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Domaine étranger L’arbre à rêves

janvier 2007 | Le Matricule des Anges n°79 | par Dominique Aussenac

Du polar sordide au chant d’amour, l’écrivain coréen Lee Seung-U revisite le thème très biblique d’Abel et Caïn. Un roman animiste, politique, aigre-doux.

La Vie rêvée des plantes

Arrêt sur image : une poitrine opulente envahit l’écran ou plutôt l’encadrement de la portière côté passager. La voiture conduite par Kihyon vient de sillonner une rue où des prostituées racolent. Un dialogue s’ensuit, trivial, sordide : « Elle a repris : Qu’est-ce que ça peut bien faire, d’avoir l’air bestial ? Les hommes, c’est bien des bêtes, non ? » Plus loin s’ébauche une intrigue policière avec Kihyon dans le rôle du détective. Il est question de filatures. Le ton : grossier, presque grotesque. D’un coup la violence éclate. Pas de coups de feu. Rien qu’un jeune handicapé sur fauteuil roulant qui entre dans une crise de violence masturbatoire. Quelques pages plus loin, road movie, dans le huis clos d’une voiture fonçant à vive allure, un homme, une femme se racontent des rêves entrecoupés de mythes grecs et asiatiques. L’écriture s’épure, devient elliptique, intimiste. « A l’époque a-t-elle poursuivi, j’avais vingt et un ans. Elle a regardé le ciel. Mon frère regardait le sol, moi, la mer. » Enfin, happy-end ou plutôt faux happy-end, une famille autour d’une table célèbre l’harmonie retrouvée.
Il y a une démarche initiatique dans la façon dont Lee Seung-U propulse ses personnages et son lecteur à travers une multitude de genres, d’épreuves, de styles. Dans son premier ouvrage traduit, L’Envers de la vie (Zulma, 2000), l’auteur sud-coréen affirmait qu’écrire un livre peut être comparé au fait de rentrer dans la vase. Kihyon, le héros de La Vie rêvée des plantes offre cependant l’impression contraire. Des bas-fonds, cet être vil s’extrait peu à peu pour atteindre presque la rédemption. Presque, car Lee Seung-U, né en 1959 et qualifié d’« intranquille », porte un regard lucide et acéré sur le monde. Il mêle ici thèmes occidentaux, bibliques à la cosmogonie, voire l’animisme coréen. Cela ne crée pas un réalisme magique, mais défend l’idée que les humains appartiennent au cosmos et que ce dernier les façonne. Il nous fait ainsi pénétrer dans l’intimité des arbres, des plantes, des paysages et où les végétaux ont le pouvoir d’intervenir dans les rêves et les destinées humaines. « Le palmier est la métamorphose de leur désir et de leur amour. Ils se trouvaient dans un espace sacré, un espace intime soustrait à la réalité. Le temps n’avait plus de prise sur eux. Ils échappaient à la passion du réel, à ses règles, à ses exigences. C’est pourquoi j’étais si ému. » Le récit raconte comment Kihyon, maladivement jaloux de son frère et indirectement responsable de l’amputation de ses jambes, fait tout pour effacer sa faute. Kihyon vit chez ses parents, d’expédients. Son job, détective privé. Sa mission, enquêter sur sa propre mère. De filature en filature, il surprend celle-ci au bras d’un moribond. Son père, hors du monde, passe ses journées à soigner ses plantes avec une délicatesse hors du commun. Quant au frère, sur son fauteuil roulant, entre deux crises, il s’isole dans un parc et finit par parler aux arbres. Cet enfer familial en forme de toile d’araignée peu à peu s’éclaircit, Kihyon retissant chacun des liens familiaux. Si ce roman porte une dimension onirique, il est cependant très ancré dans la réalité. La trahison de Kihyon intervint pendant la répression engendrée par la dictature des années 80. En outre y est développée une parabole de la réconciliation, le rapport entre les deux frères illustrant les relations entre les deux Corées.
Au-delà de la richesse de la langue, La Vie rêvée des plantes surprend et séduit par ses contrastes, notamment par son caractère impudique, bestial (crises de violences sexuelles, onanisme…) et l’extrême délicatesse qui se met en place entre les êtres. Quand Lee Seung-U, provocateur, affirme qu’écrire un roman, c’est rentrer dans la vase, il veut certainement dire qu’il a besoin comme son héros amputé de se rouler dans l’ordure et la vomissure pour s’autoriser à dire le sensible, l’émotion, l’amour. « Lorsque ses sanglots se sont calmés, il m’a avoué qu’il voulait devenir arbre. Alors je lui ai dit qu’il était déjà un arbre. Ceux qui rêvent d’être un arbre sont des êtres qui ont une âme d’arbre ».

La Vie rÊvée
des plantes

Lee Seung-U
Traduit du coréen par Choi Mikyung
et Jean-Noël Juttet
Zulma
268 pages, 19

L’arbre à rêves Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°79 , janvier 2007.