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Théâtre Le fils prodigue

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Thierry Cecille

Avec empathie et précision, Jean-Pierre Thibaudat retrace les trente-huit années de la vie brève mais pleine du dramaturge Jean-Luc Lagarce.

On pourrait sourire, juger l’hommage démesuré, soupçonner là une forme d’idolâtrie propre à un cercle fermé d’happy few : on fête aujourd’hui « L’année Lagarce », puisqu’il aurait eu, en 2007, 50 ans mais qu’il ne les a pas atteints… Sans doute Lagarce lui-même aurait-il pu écrire une pièce sur de telles célébrations : on peut imaginer, se succédant sur la scène, les discours convenus des officiels, les amis et amants évoquant sa longue silhouette maigre, et même, pourquoi pas, les infirmières attentives et les médecins admiratifs venant raconter les derniers mois de cette victime si souriante et stoïque pourtant du sida. Il se serait moqué sans peine de cette ironie du sort qui fait de lui aujourd’hui l’auteur français contemporain le plus joué alors qu’il eut, « de son vivant » (les guillemets, comme il en avait l’habitude, seraient dans le texte, à charge de l’acteur de les prononcer de manière adéquate), tant de peine à faire reconnaître qu’il n’était pas seulement un metteur en scène et le meneur de jeu d’une troupe mais aussi un auteur. On publie des inédits1 et bien entendu les universitaires, après les critiques et le public, s’en mêlent : un colloque lui est consacré2, alors qu’il s’amusait, dans sa correspondance, à prévoir que « les chercheurs de l’Idaho » auraient à plancher sur la moindre de ses lignes, sur ses brouillons et variantes !
Mais c’est, en vérité, l’amitié et l’affection qui guident, autant que l’admiration, cette reconnaissance dans tous les sens du terme : cette célébration est sans doute avant tout une manière de poursuivre la route, de faire comme si la mort pouvait être, non pas abolie, mais surmontée. Cette « année Lagarce » est en effet à mettre surtout au crédit de François Berreur : désormais exécuteur testamentaire, dirigeant Les Solitaires intempestifs maison créée avec Lagarce lui-même, pour publier, avant tout, le théâtre contemporain, il fut le complice, l’ami fidèle, « de longue date » aurait dit Lagarce. Jean-Pierre Thibaudat, quant à lui, naguère responsable de la rubrique Théâtre à Libération, s’adresse à Lagarce au présent, dès les premières lignes, en un tutoiement discret, qui évite le pathétique mais tente de construire une sorte de dialogue, par-delà l’absence. Cette biographie, si l’on en croit son titre, se veut donc « roman » : Lagarce, qui n’hésitait pas, dans ses propres pièces, à se servir de son existence comme d’une sorte de réservoir où puiser ses personnages, devient en effet ici un héros multiple. Il y a l’adolescent tantôt réservé tantôt excentrique, qui écrit très tôt mais souffre de son orthographe plus qu’hésitante, il y a le jeune homme un peu balzacien, qui rêve de monter à Paris et envoie ses romans ratés calques maladroits de Duras (qui y échappa en ces années-là ?) à Gallimard, on découvre le directeur de troupe aux choix affirmés, mais sans rien de dictatorial, toujours respectueux de ses partenaires de cette Roulotte qui, peu à peu, effectivement, parcourra la France entière, on devine aussi le dragueur effréné, l’amoureux solitaire, et enfin celui qui doit affronter cette maladie au départ inconnue, et donc d’autant plus effrayante, mais qu’il parviendra, des années durant, à apprivoiser presque, avant qu’elle ne gagne la partie. Mais il y a surtout le fils prodigue qui hantera un certain nombre de ses pièces, dont la dernière, Le Pays lointain : celui qui part, mais ne quitte jamais tout à fait, celui qui semble renier mais garde en lui la famille modeste, la ville de province (pour lui ce fut Besançon), les silences et les joies de l’enfance. Thibaudat élabore, comme en mouvement, dans le flux et le reflux des succès et des ratages, des essais et des impasses, un portrait sensible de l’homme mais il nous offre aussi un récit des aventures théâtrales de la troupe, une description passionnante de ce milieu qu’il connaît parfaitement, dans ces années 80-90 où la décentralisation offre un souffle nouveau mais où se met aussi en place un certain système, qui aujourd’hui s’est peut-être essoufflé et pose, de nouveau, la question de la place du théâtre dans la cité. Et Lagarce, à lire ces pages, apparaît avant tout comme un écrivain, qui ne cesse de mettre en mots tout ce qu’il vit, ou voudrait vivre : ses pièces, bien sûr, sont ici analysées avec finesse mais nous découvrons aussi de nombreux textes de présentation, plus didactiques, des extraits de son Journal (qui sera bientôt édité) ou de sa correspondance. Si la mélancolie, voire l’apitoiement, menace, nous pouvons alors nous plonger dans les vives et hilarantes lettres données en annexe, sept « pièces en une lettre » racontant, en un registre épico-burlesque, son inscription aux Assedic (ô combien d’actualité !) ou, sketch acerbe, un dîner à Montparnasse, avec des amis artistes. C’est donc avec un sourire, finalement, que Lagarce nous regarde, de là-bas, et continue sans doute à s’amuser de nos tragi-comédies humaines.

1 Quichotte et L’Exercice de la raison, Les Solitaires intempestifs, 61 et 78 pages, 10
2 Problématique d’une œuvre, id., 284 pages, 13

Le Roman
de Jean-Luc Lagarce

Jean-Pierre Thibaudat
Les Solitaires intempestifs
398 pages, 24

Le fils prodigue Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
LMDA papier n°83
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