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Domaine français Viande à charters

juin 2007 | Le Matricule des Anges n°84 | par Thierry Guichard

Emmanuel Darley, dans une langue brute, tente un portrait de l’immigration clandestine vue de l’intérieur. Implacable et radicale dénonciation.

Ils sont sans nom et sans passé, ou ils les ont oubliés. On les tutoie pour les arnaquer ou pour les renvoyer chez eux. Ils se tutoient entre eux, ça prête à confusion. Ils sont nés là-bas, ils ont voulu venir ici, on les reconduira là-bas. Ce sont des hommes. Ce sont des femmes. Ce sont des enfants. Emmanuel Darley fait, avec Le Bonheur, une sorte de ronde à la Schnitzler et c’est la parole qui passe d’une silhouette à l’autre. Bribes de vie, lambeaux de destin de clandestins. « Le bonheur », c’est ce qui est promis à ceux qui quittent, en douce, l’Afrique où ils survivent pour le continent européen où ils espèrent vivre. Comment ils se retrouvent dans des appartements aux fenêtres de carton, comment ils rasent les murs, comment ils se fondent dans la foule pour échapper aux rafles, le roman dit cela. Les boulots qu’ils font, où les patrons les appellent « tam-tam », leur demandent de passer par derrière, leur promet une paie de la main à la main. Ce sont des enfants qu’on vient chercher à l’école, direction aéroport, et tutoiement méprisant en prime. Ça va vite, cette parole qui dit tu, de l’un à l’autre, de Togo à Conakry, d’un sans nom à un sans papier. On y entre, surpris d’abord d’une langue qui fait des économies d’articles et de pronoms, dans une manière qui évite le langage petit-nègre et l’occidentalisation des langages. Quelque chose de pauvre qui lie les mots comme on lie entre elles les planches de bois dont on fait les bidonvilles. Un langue pauvre dont pourtant ressort le sentiment de croiser de vraies vies. C’est qu’Emmanuel Darley parvient à incarner jusqu’aux ombres. Son art du théâtre fait dans le roman l’économie de la description. La parole est geste, acte, mouvement. On est en présence de ceux qui parlent.
Il faut entrer dans Le Bonheur, se laisser transporter par cette langue d’urgence qui déstabilise, interroge, inquiète. Pour l’heure, on entre, on se laisse porter, on voit. Quoi ? Une foule, des hommes qui sont comme des bêtes pour d’autres. Viande à faire voyager dans un sens (d’ici vers là-bas ou de chez eux vers chez nous) puis dans l’autre (où ce qui compte c’est plus de partir que d’arriver). Dans cette foule, on saisit une enfant couchée avec sa plus jeune sœur dans l’incompréhension d’un commissariat, on attrape la silhouette d’une femme, la fatigue d’un homme employé comme bête de somme sur les chantiers. La détresse pensive d’un ancien journaliste recyclé vigile de supermarché. Ce sont des silhouettes qu’on reconnaît, qu’on a vues bien sûr dans nos rues et qui n’avaient qu’un nom : l’immigré, et qu’un surnom : le clandé.
Emmanuel Darley nous pousse de sa prose hachée, pressée, misérable, pour qu’on soit plus près des voix qu’il nous fait entendre, si proches qu’on ressent alors l’injustice de nos regards, de nos silences, de notre complicité. C’est dire si Le Bonheur est un livre engagé, forgé probablement de l’horreur d’être du côté de ceux qui exploitent puis expulsent.
Reste le choix de cette langue. Cette langue qui dit par exemple : « tu étais dans la rue, tu rentrais harassé fin de journée chez toi. » Qui dit : « Nous vivons et voilà tout. De moins en moins. Tout en plus pire. » Emmanuel Darley prend le risque qu’on retourne contre lui cet idiome de maladroits, qu’on lui reproche de donner aux êtres dont il parle une langue d’inadaptés. On rechigne, d’abord, à lire cet idiome fait dans la matière brute de l’urgence. Ne rabaisse-t-il pas les êtres qui sont censés le parler. Mais la puissance d’évocation de l’écrivain emporte cette dernière interrogation : nous n’en sommes plus à un questionnement stylistique. L’humain est là, bafoué, violenté, renié. Faut-il alors qu’on lui demande des preuves de bonne maîtrise du français pour le sauver ?

Le Bonheur
Emmanuel
Darley
Actes Sud
135 pages, 18

Viande à charters Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°84 , juin 2007.
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