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Domaine étranger Mémoires vives

janvier 2008 | Le Matricule des Anges n°89 | par Delphine Descaves

Amir Gutfreund confronte, dans son premier roman, la parole des survivants de l’Holocauste à sa réception par la jeune génération israélienne.

Les Gens indispensables ne meurent jamais

Amir et Efi grandissent à Haïfa, dans un quartier où vivent de nombreux survivants de la Shoah, et ils sont tenus à l’écart des souvenirs de rescapés, au motif qu’ils n’ont « pas l’âge » de les entendre. Leurs parents ont inventé une formidable réponse à tous ces deuils, un défi à tous ceux qui ont souhaité leur perte : la loi de la compression, qui transforme en grand-père ou en oncle des adultes de l’entourage. Grand-père Yosef et grand-père Lolek rejoignent ainsi la famille, personnalités hors-norme, à l’opposé l’une de l’autre, véritable source d’imagination et d’investigation pour Amir et Efi. La première partie de ce roman autobiographique (la majorité des personnages évoqués sont réels, d’autres sont fictifs) est consacrée à la Shoah vue par les deux enfants. Celle-ci n’est encore pour eux qu’un grand mystère, une aventure pleine d’interdits, un sujet tabou qui attise leur curiosité et colore leur vie quotidienne. Amir Gutfreund réalise un superbe tissage, mêlant récit de jeunesse, réflexion sur le souvenir, sur la parole adulte, et lecture réitérée, empathique sans jamais verser dans le pathos, de ce que fut l’extermination des Juifs d’Europe. Mais le prisme des deux enfants donne aussi des moments cocasses, comme ces quelques jours où Efi et Amir tentent, par désir de s’approprier les épreuves de la guerre, de se priver de nourriture. Toute la beauté de l’enfance, sa vitalité et sa quête de vérité du monde des « grands » sont dans cette première partie, qui pose, de manière vibrante et jamais convenue, la question d’une difficile transmission - de la mémoire, de la souffrance, du sentiment de perte. Mais Amir s’acharne, guidé et soutenu en cela par le travail de fourmi de l’avocat Perl, qui, dans l’arrière-boutique de son magasin de bricolage, conserve des milliers de fiches sur les criminels nazis. Amir interroge le grand-père Yosef, mais aussi son père, ses oncles, ses tantes, et Perl lui-même ; tous vont parler, dévoilant différents pans du projet initié par le IIIe Reich, en des scènes d’horreur renouvelées, comme si le fond de ce Mal ne pouvait jamais être atteint.
La seconde partie du roman consacre de longues pages au grand-père Yosef, qui narre sa tumultueuse errance, du ghetto de Bochnia à celui de Lodz, puis sa déportation dans les camps. Ces pages bouleversantes racontent ce processus de déshumanisation où les hommes, réduits à des squelettes ambulants et « noirâtres », « les yeux vides » pris dans le groupe de l’Appelplatz, sont choisis arbitrairement pour être exécutés, et « jusqu’au dernier moment ils espéraient, se débattaient dans l’agonie, dans leurs souvenirs… ne pouvant concevoir le monde sans eux. Tu comprends ? Ils ne pouvaient imaginer un monde sans eux. »
Il est difficile de rendre compte de la richesse et presque de la démesure de ce livre. La colère y est palpable, dans l’acharnement à dire et redire - à travers de multiples voix et histoires qui se succèdent, se superposent ou s’imbriquent - la responsabilité du régime nazi, la forme d’impunité dont ont bénéficié ses exécuteurs. Mais la lucidité sur la complexité de l’Histoire et des êtres est là, exprimée par une langue inventive, riche en métaphores, traversée d’ironie et d’humour noir. Efi, voyant Amir prêt d’être submergé par le flot des témoignages et de ce qu’ils soulèvent, lui suggère de se construire un « pont… pour traverser. Tu pourras même t’arrêter au milieu et regarder le fleuve, sans te laisser emporter. » En refermant, éprouvé, remué, ce roman au titre en partie ironique lui aussi - combien de mères et de pères indispensables traversent ces pages comme autant d’ombres mortes auxquelles Gutfreund veut redonner une réalité - on doute que ce fleuve puisse véritablement un jour trouver un cours tranquille.

Les gens
indispensables ne meurent
jamais

Amir Gutfreund
Gallimard
Traduit de l’hébreu par Katherine
Werchowski
503 pages, 24

Mémoires vives Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°89 , janvier 2008.