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Domaine étranger Biographie d’un monstre

février 2008 | Le Matricule des Anges n°90 | par Thierry Guinhut

Parmi les nouveaux barbares, Chuck Palahniuk choisit l’odyssée d’un criminel chronique. L’horreur et le burlesque, en toute liberté.

Pour reprendre un titre du romantique allemand Jean Paul Richter, Peste est une « Biographie conjecturale ». Qu’on se rassure, ou plutôt qu’on s’inquiète durablement, la vie de Rant n’est guère romantique. Les lecteurs de Palahniuk (devrait-on dire ses fans, ces êtres dérangés au point de s’acoquiner avec un tel écrivain) seront à peine surpris, très à l’aise dans ce bain d’horreurs qui consiste à ne pas l’être… En effet l’humanité de Palahniuk est faite de dingues extrêmes, de malades, de technopervers, de paumés et de bouseux plus proches du débris que de l’homme idéal : nous tous en fait, avec un assaisonnement morbide, ce tour de main de l’écrivain qui force toujours le trait en direction du déjanté, de la terreur.
Personne n’est réellement capable à soi seul de dire qui est Buster Casey, alias « Rant ». Aussi, le livre se présente comme un bouquet de fleurs vénéneuses successives réunies autour de l’anti-héros, pourtant dressé au rang de héros de la mort des temps modernes. Chacun apporte son court témoignage crédible, loufoque ou délirant, scientifique ou hyperréaliste, en commençant par dépeindre sa grand-mère, ses parents, son enfance semée de crottes de nez… C’est dans une atmosphère fantastique que la vie de Rant se déploie sous nos yeux exorbités ; le faisceau des points de vue et des récits formant une sorte d’éloge - ou de blâme - funèbre.
Car ce type fascinant est une « peste », une infection physique et morale. Jugez-en : son hobby préféré est de plonger un de ses membres dans un terrier jusqu’à ce qu’un lièvre, ou une moufette, un coyote, plante ses crocs dans sa chair. Il semblerait que cela vienne de la sensation éprouvée lorsqu’il fut mordu par une veuve noire alors que son père refusait de le faire soigner. Fatalement, le voilà porteur de la rage. Mais loin de recevoir un traitement ou de rapidement trépasser, il est « porteur sain », « superagent contaminant », du virus qui rend fou, et tue non seulement ses petites amies qu’il embrasse ou avec qui il copule, mais aussi tous ceux qui ont le malheur d’approcher de ses postillons… La liste de ces méfaits et infamies, est longue, consternante, apocalyptique. Le « Pique-nique des Abeilles Tueuses » est comme « un truc sorti de l’Ancien Testament » : Rant a répandu la « phéromone de Nasonov » qui les attire en masse. Il entraîne sa classe à réclamer « le droit à l’érection pour tous » et s’enfuit avec un faux diplôme, un chèque et « tout le pognon de la Fée des Dents ». Il intègre une équipe de « chauffards » dont le but est de massacrer les autres bagnoles : une « culture du crashing » qui fait un peu trop penser à Ballard. Dans un monde de science-fiction, on se sépare alors entre « diurnes » et « nocturnes », car « la Nuit est l’immense poubelle destinée aux déficients mentaux ». Notre tueur à tous crins, qui traverse les générations (il serait son père et son grand-père baisant mère et grand-mère) trouvera bientôt son acmé parmi ces « avions-suicides biologiques », ceux pour qui ce n’est plus la vie qui est créatrice, mais la mort…
Peut-être cette Peste gothique et hard n’est-elle pas aussi continuellement intense, qu’un précédent roman, À l’estomac (Denoël, 2006), Décaméron contemporain et déviant dans une cruelle résidence d’artiste. Mais Palahniuk est une fois de plus soulevé par un enthousiasme (venu des dieux ou des seuls enfers ?) qui lui permet d’élever ses figures du mal les plus perverses jusqu’à la qualité du mythe. Faut-il admirer Rant le trash super-anti-héros ? L’auteur rêve-t-il de voir ses créatures ravager le monde, ou, comme une sorte de prédicateur bien américain, dresse-t-il un portrait de la bête immonde digne d’amender ses lecteurs ? Tout en fournissant grâce aux rapports des médecins et anthropologues l’analyse rationnelle du phénomène et finalement de l’humanité, il laisse chacun exercer son libre arbitre devant un tel déploiement de folie.

Peste
Chuck Palahniuk
Traduit de l’américain
par Alain Defossé
Denoël
448 pages, 22

Biographie d’un monstre Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°90 , février 2008.
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