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L'Anachronique Planter son mai

mai 2008 | Le Matricule des Anges n°93 | par Éric Holder

Mai, de Maïa, l’une des Pléiades, une divinité sub-olympique. Les Romains imaginaient en effet, entre l’Olympe et la surface du sol, le vaste espace occupé par des dieux. Les principaux étaient l’Aurore, le Soleil, la Lune, les Astres, le Feu et les Vents. On peut voir à l’œil nu les Pléiades la nuit. Le nuage interstellaire qu’elles éclairent les enveloppe d’une gaze émouvante. Même de loin, elles paraissent touchantes.
Maïa fut aimée de Jupiter et en conçut Mercure, le messager, l’interprète. En mai, les phéromones s’envolent, le désir se déclare. On dit que les premières, ces sécrétions invisibles et attirantes, trouvent leur source à la base du nez. D’où notre envie, d’abord, de frotti-frotta de ce côté-là ?
« Planter son mai » signifiait autrefois : repiquer un arbre, le premier du mois, « devant la porte d’une personne que l’on veut honorer » (Le Robert ). Comment ça, honorer ? Avec qui planter le cresson, oui, effeuiller la marguerite. Donner l’aubade.
En mai, fais ce qu’il te plaît, je retournerai à Saint-Tropez. L’école communale donnait sur la place des Lices. L’ombre de ses platanes parsemait d’ocelles les murs de la salle de classe. Les fenêtres étaient opaques jusqu’à leur mi-hauteur. Des professeurs allaient parfois y couler un œil sur les résultats de la pétanque. Vers le milieu du mois, et la fin languissante d’un des premiers après-midi de cagnard, un air de fifre s’insinuait par ces mêmes carreaux ouverts dans leur partie supérieure, une mélodie perçante, insistante comme trille d’oiseau migrateur débarqué à l’instant. Nous suspendions, électrisés, le mouvement de nos stylos. Le grondement des tambours ne survenait qu’ensuite, de plus en plus puissant à mesure que la procession avançait. On entendait un coup de mousquet isolé, celui, plus gras, d’un tromblon maladroit. Dans une dizaine de minutes, place de la Mairie, éclateraient des salves assourdissantes. La Bravade !
Nous guettions l’assentiment tacite du professeur. Il fallait que ce fût un chien pour ne pas nous laisser sortir. C’est arrivé une fois. Elle portait des bottes cuissardes noires, telle B.B. ou Jane Fonda, contre lesquelles elle claquait, à défaut de badine, une longue règle plate.
La saison avançant, de nombreux cours sautaient. Nous nous retrouvions, ces heures-là, sur l’appontement de La Pouncho, la Ponche, l’ancien port de pêcheurs déserté. Les garçons vêtus de slips plongeaient et se poussaient sans répit côté ouest, tandis que les filles, assises vers l’est, débrouillaient, sans se mouiller ni se déshabiller, des situations compliquées. On voit pareilles scènes dans le cinéma italien d’après-guerre.
Certains soirs de printemps déguisé en été, quand la Méditerranée ne se lasse pas de miroiter entre les pins avec les éclats de Seurat, quand la chaleur monte du sol dans le parfum de la résine, nous allions, à plusieurs couples, furer dans les buissons sous la Citadelle. Dit-on encore « furer » pour « embrasser » ?
En se pourchassant vers l’ouest, les garçons se dirigeaient inconsciemment vers l’usine des torpilles, le chantier de Port-Grimaud, les ateliers navals. Les filles regardaient en direction de Saint-Raphaël, du lycée de la région. La fin de la troisième, cette année-là, fut teintée d’émotion sourde. L’année scolaire s’achevait sans que nous quittions la cour de récréation inondée de soleil, habillés comme bon nous semblait, puisque nous n’aurions plus dû être à l’école, et que nous y étions, notre bon plaisir, en somme… Nous retardions par des parties immenses de « balle au prisonnier » l’instant où la vie nous séparerait. Les premiers au boulot tout de suite, sous le capot de la voiture, au sous-sol de la boulangerie, ou vacillant avec une brouette de béton - loin des regards.
Qu’est devenu le petit Guitou, qui dribblait et dribblait encore, même enfoncé sous l’équipe de foot adverse ? Ses yeux rieurs donnaient aux femmes mûres envie de le manger. Et le grand Tardieu, avec le délié souple de ses gestes, qui imitait pour nous amuser Valentin le désossé ? Son sourire rassurait comme une approbation venue de plus haut que lui, une bénédiction. Et Sylvestre, que son père battait au point de l’avoir transformé en chat, toutes griffes dehors, si délicat, cependant, dès qu’on l’approchait ? Stéphane, qui remettait maladroitement ses lunettes en place chaque fois qu’il devait parler, le temps de ménager un trait d’esprit ? Jean, braconnier de quinze ans, qui préférait coucher dans le maquis plutôt que chez ses parents ? Jean-Luc, le port de tête altier d’un lieutenant français (il voulait être aviateur ) ? Alexis, notre dandy fragile, ses longs cheveux noirs bouclés, ses tristesses romantiques, à l’écart, perché sur un rocher ?
Ma sœur est restée sur la presqu’île, assistante dentaire. Le fléau de l’homme, passé un certain âge, écrit John Updike, ce sont les maux de dents. Aussi mes contemporains la fréquentent-ils régulièrement, et donnent de leurs nouvelles. Guitou « trafique » ; le grand Tardieu officie derrière le guichet d’une banque ; Sylvestre répare la plomberie et l’électricité, comme son père ; Stéphane a repris les rênes du domaine viticole familial ; Jean pêche le poisson que sa femme vend au marché ; Jean-Luc est ingénieur, Alexis, portier dans une boîte de nuit.
Ma sœur, impuissante, forme le creuset d’un mortier dans lequel l’aïoli monte. Nous le, nous la pilonnons de « Quand nous reverrons-nous ? » Le moment est venu de vérifier que le temps n’a pas pu toucher à certaines choses. Des yeux rieurs. Un délié dans les gestes. Le port de tête altier d’un lieutenant français, une incurable mélancolie. Repiquerons-nous ensemble notre mai ?

Planter son mai Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°93 , mai 2008.
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