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Domaine français Une fille qui allume

septembre 2008 | Le Matricule des Anges n°96 | par Marta Krol

Derrière une histoire rudement improbable, Emmanuelle Bayamack- Tam renvoie les aberrations ambiantes de notre société.

N’en déplaise à Boileau, le vraisemblable n’est pas le souci d’Emmanuelle Bayamack-Tam, mais bien plutôt le vrai : celui d’un regard neuf et souvent drôle porté sur la société occidentale, ses idoles (le corps, le sexe, la mode, la parentalité, l’altérité), ses bêtes noires (l’intégrisme, le terrorisme, la pédophilie), et ses autres produits ou fétiches comme l’homosexualité, les troubles alimentaires, ou « le commerce honteux des espoirs et des déconvenues » des tests de grossesse. La féminité notamment, telle que vue par notre époque, en prend pour son grade : « Pour maigrir, il fait penser constamment à la nourriture. Et constamment à soi. (…) Désormais, je hais la nourriture, je hais les gens et je me hais moi-même. »
L’héroïne prénommée Charonne - c’est elle qui dit je - est totalement vierge de clichés, sans fausse modestie, pourvue d’un physique peu banal, et confiante en son jugement notamment esthétique qu’elle peine à faire partager. Son histoire est atroce. Fille d’une tortionnaire et d’un travesti, deux « épouses répudiées » d’un personnage sadique, elle subit dès la naissance des sévices et des mutilations (excision, scarification, gavage, infibulation…) maternelles pour satisfaire le mystérieux commanditaire. Le tout, précise sobrement Charonne, « n’est jamais qu’une histoire d’immigration, à peine corsée par le triolisme ». Façon de faire comprendre à quel point la souffrance des immigrés en France est loin de ce que l’on imagine ?
« Il y a bien pire que la servitude volontaire ».
Charonne prend pour évoquer son passé un ton sec et distant qui contraste vivement avec le parler complaisamment flatteur du rayon de « l’épanouissement personnel », où l’individu se répand sur le mode de telle thérapie en vogue : « Je rirai de la vie, cette farce ; je rirai des épines d’acacia qui font de ma vulve un cloaque, deux heures pour faire pipi, les règles au goutte-à-goutte ». Aussi rien dans la parole de la narratrice ne conforte-t-il la façon habituelle de réagir et de dire, de manière à empêcher la ronde du prêt à penser de la « chère opinion mondiale » : « Je vais regagner ma prison parce qu’il y a bien pire que la servitude volontaire, il y a la liberté quand elle n’est ni voulue ni assumée, et quand elle finit au grenier, comme tant d’autres cadeaux encombrants. »
L’écriture d’Emmanuelle Bayamack-Tam (dont c’est le sixième livre) est alerte, gratifiante et efficiente, avec un vocabulaire qui a le don de surprendre et une variation de styles appréciable. Surtout, elle s’empare de manière singulière de la problématique du corps, et particulièrement du sexe. L’expression se fait précise et nette, hygiéniste et désaffectée, sans tabou, aussi éloignée de la provocation que du pathos. Point d’objet qui se soustraie à cet outil tranchant, ou qui tende à se diluer dans un non-dit allusif. Tout peut se dire, comme le déroulement d’un (premier) rapport sexuel : " (il) entreprend de me lécher le sein, à petits coups de langue péri-aréolaires qui me durcissent instantanément le téton. Il s’interrompt, plonge l’index et le majeur dans sa bouche et les amène tout gluants de salive entre mes grandes lèvres dont ils caressent la crénelure cicatricielle. (…) Je souffre atrocement mais je serre les dents… » etc. La manière, pour originale, n’est pas entièrement convaincante ; une fois qu’on a compris que les adjectifs superlatifs et les onomatopées ne sont pas incontournables pour aborder la sphère sexuelle, reste à trouver une façon qui ne défigure pas totalement son objet, et parvienne à en rendre compte dans sa complexité non seulement anatomique mais aussi sensuelle et affective. Seulement, et là réside sans doute l’ultime dénonciation du roman : l’amour est ce qui manque, cruellement, dans notre monde mercantile et conformiste.

Une fille du feu d’Emmanuelle Bayamack-Tam
P.O.L, 184 pages, 16

Une fille qui allume Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°96 , septembre 2008.
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