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Nouvelles Geste du conquistador

octobre 2008 | Le Matricule des Anges n°97 | par Yann Vargoz

Yann Vargoz réside à Toronto. Il est le lauréat du concours de nouvelles 2008 organisé par la librairie La Mandragore à Chalon-sur-Saône et dont Le Matricule des anges est partenaire.

Qu’es-tu venu faire là, Don Mateo de Gamboa, plus loin de la maison paternelle, et de son patio ombragé, qu’aucun de tes aïeux n’aurait osé l’imaginer ? Il eût pourtant été facile de continuer à boire dans les tavernes avec les amis, courtiser les légères doncellas et, au soir, avant le bouge, armé de la guitare suave, te tenir sous certaine jalousie d’un palais armorié, où la plus belle des femmes…
Mais quelle mouche t’a piqué Don Mateo (maladie d’une nation qui un beau matin se porte presque entière sur ses plages - excédée !) au jour de t’inscrire sur le rôle ? Avais-tu vu, cette nuit-là, mêlés aux incarnats d’une cuisse laiteuse, les reflets clapotants d’une eau bleue ? Le halo pâle d’une plage au couchant ? (La nuit courbait à l’occident l’encolure de la Mer des Ténèbres….)
Il faut dire que l’océan tout près, alors gonflé d’attentes et de signes, dégorgeait sur ses rives un trop-plein de prodiges et d’histoires fabuleuses : ces bois-flottés du rêve, déposés dans l’humus des légendes, fermentaient la conscience et les songes de tout un continent… Quel germe les montagnes cloutées de diamant, les tribus de cyclopes, les hommes à têtes de chien, avaient-ils déposés en toi ? Avais-tu par surcroît été, enfant, sur la grève, quand s’échouaient les bois exotiques ? Ou témoin, à l’automne, qu’un pêcheur ramenait dans sa barque un feuillage inconnu, aux couleurs du printemps ?
Verdeur crue des rameaux et des fables, morsure acide des souvenirs d’enfance… Les jours suivants auraient bien moins d’éclat, la lassitude vient, le plaisir même se ruine dans l’émollience du plaisir… Es-tu parti pour rompre cet enchantement banal, Don Mateo de Gamboa ? À la recherche d’une nouvelle Poésie, voulais-tu éprouver tes sens d’impressions fortes et étranges ? Voir, toucher, ces hommes et ces femmes couleur de bronze ou bien de sable rouge ? (Ils soufflent dans des conques marines pour appeler à la bataille, et les plumes qui les couvrent font leurs attaques multicolores et douces…) Espérais-tu retrouver l’éternel printemps de ce rameau, entrevu sur la grève un soir d’automne (il achève sans doute de pourrir, sur la cheminée du pêcheur) ? C’est que le monde est vieux, ancien, connu – cet air-ci l’est aussi – alors que l’aventure, n’est-elle pas la Poésie faite Acte ?
Puis, il y avait les galions, sur leur retour ventrus d’épices et de richesses ; ils ont dû verser à l’aloi de ton rêve l’or des soleils sculptés, les émeraudes, les pierreries, les mines, les disques d’or, les Villes Riches de la Vraie Croix, les fleuves aurifères coulant en majesté, tous les flots étincelants du profit commercial… De naissance, à néant ton destin était scellé par l’étouffant droit d’aînesse, tandis que là-bas cuisaient et recuisaient dans les sels les lambeaux pétrifiés du soleil, qu’il n’était que d’aller chercher… Un jour tu reviendrais, cuivré par les Visions, et tu serais riche, très riche – qui te refusera de t’installer en maître dans la maison au patio ombragé ? – tu éblouiras la ville de ta magnificence, et la plus belle des femmes… Après tout la Fortune, quand le labeur et l’audace l’ont conquise, n’est-elle pas la Poésie faite Métal ?
Tu t’es inscrit au bas du rôle, avec les soldats d’Italie… Mais au moins le sais-tu, Don Mateo de Gamboa, que le trésor est déjà pillé ? Que le rêve a été exterminé sous les boulets, broyé avec les multitudes (empanachées de douces plumes d’oiseaux, elles ignoraient la roue) ? Le rêve a été violé des milliers de fois, dans des draps sales, ou sur les marches des temples, ou au bas des fossés - on a bâti des maisons de pierre, il y a des ports des églises, on chante la messe, on s’égorge au sortir des bouges… Le nouveau monde n’existe déjà plus, Don Mateo ! Ça n’a été qu’un rêve éphémère, le nouveau monde c’est déjà l’ancien…
Ton âme devra se faire prosaïque, si elle ne l’était déjà : tout ce que tu peux sans doute espérer, en guise d’aventure, c’est un repartimiento d’esclaves et une concession de terres, travailler du matin au soir sur ta glèbe, saillir à la nuit, pour t’endormir, une femme couleur de terre, t’en revenir sur tes vieux jours au village qui t’aura oublié…
As-tu pensé à tout cela, Don Mateo de Gamboa, au franchir de l’étroite passerelle ? Tous les amis sont là, qui te regardent, et les parents - as-tu tourné la tête une dernière fois ? (Il y a un palais armorié où, enseveli dans l’ombre de certaine jalousie, un sein très beau est secoué de sanglots…)
Les îles sont aussi loin que l’espoir, Don Mateo de Gamboa - ne savais-tu ce qu’il advient de l’homme qui abandonne ses Lares ?

Mais peut-être es-tu parti pour un jour tel que celui-ci, au matin duquel une terre se balançait à la hune, si proche déjà que le cri de « carguez les voiles » y a fait s’envoler une nuée de perroquets. Autour de vous en amphithéâtre la mer est parsemée d’îles, qui s’égrènent en chapelet du nord au sud… Peut-être es-tu parti pour cette assomption solaire vers les vergues des hommes joyeux, impatients de l’aiguade après les semaines de mer, pour ce bondissement ivre des gerbes lorsqu’on envoie l’ancre frapper le flot, pour le choc plus mat des canots qu’on met en même temps à l’eau… On se porte à la hune : une anse de sable noir de bel abord précède une île en forme de giron ; derrière l’étroite bande sablonneuse s’étend une lisière d’épais buissons, puis une végétation dense et verdoyante s’élève, d’abord en pente douce puis plus abruptement, jusqu’aux sommets nébuleux de montagnes aussi hautes que la Pena de los Enamorados. À quelques lieues du rivage un pic en forme de diamant se détache des massifs ; à son sommet jaillit une grande source qui répand l’eau de tous côtés.
Tu prends place sur un canot, avec les hommes en sueur, portant targe et cuirasse. Peut-être es-tu parti pour ce moment où toutes choses sont prises dans un scintillement commun, où les fûts des espingoles et les carreaux des arbalètes sont tissés du même éclat que l’écume soulevée par les avirons des matelots, que les dos des cuirasses et la crête des casques, que le faîte des montagnes. Vous avancez dans un chenal miroitant de lumière, au bout duquel est un autre canot, déjà vide : les hommes sont dans l’eau jusqu’aux genoux, ils s’étonnent de la transparence des eaux, des poissons bariolés, parés comme des coqs… À ton tour tu éprouves la tiédeur du flot sur tes mollets, puis l’ardeur du sable noir : tu foules cette côte que tu as tirée de la cuisse d’une putain. Autour de toi on embrasse la terre, puis des cris fusent : un ruisseau sort de la forêt, alimente un petit bassin d’eau douce ceint d’une margelle de sable : est-ce vraiment la nature qui vous a fait cette fontaine ? Les hommes en armes, tête nue, se répandent en demi-cercle désinvolte dans la forêt, l’île se peuple de vos paroles gaies. Tu suis un petit groupe qui part chasser le cerf.
Il faut tailler dans les buissons, mais on parvient à suivre des trouées sinueuses. On ne voit pas de cerf, ni autre gibier conséquent, par contre de toutes parts s’envolent des perroquets ; il y a aussi des perdrix, des tourterelles, des rossignols, des corneilles, même des oies qui s’enfuient dans les sous-bois. À l’écart de la côte les arbres deviennent très grands, et chacun porte une multitude de feuillages de formes différentes ; des branchages les plus élevés pendent des filins tressés en cordages, qui descendent jusqu’à terre ou se balancent dans l’air. Il y a des palmiers, des pins, des chênes, les cimes sont très hautes et l’abondance des frondaisons fait un toit de feuilles vertes qui cache le ciel ; les fleurs sont rares mais très belles, et exhalent des senteurs qui émerveillent ; un arbre dissémine autour de lui une pluie de coton.
Il est temps de t’en retourner, le soleil est à son zénith et tu ne vois plus tes compagnons. Mais d’où es-tu venu ? La forêt est partout semblable, et lorsque tu appelles on ne te répond pas ; heureusement il suffit de descendre vers la mer. Tu te glisses entre les arbustes, en appelant de temps en temps. Loin au-dessus de ta tête le toit de feuilles offre maintenant par endroits des trouées éblouissantes, d’où descendent des colonnes de lumière. La forêt s’incline vers la côte, du moins c’est ce que tu croyais, pourtant au bas de la pente te voilà au fond d’un vallon, et de l’autre côté le sol remonte sur le flanc d’une autre colline.
Ton cœur se met à battre plus vite dans ta poitrine, tu appelles encore mais le couvert épais et moite étouffe tous les sons.
Tu suis le fond du vallon - après quelques pas il s’estompe, et tu débouches sur un sous-bois couvert de feuilles pourrissantes. Tu décides de continuer à marcher dans la même direction ; il te faut à nouveau frayer ton chemin entre des plantes et des buissons étranges, mais tu ne les regardes plus, ta gorge s’est serrée, l’air te manque, tes oreilles bourdonnent et il te semble que ton cœur bat si fort qu’il va rompre sa prison de côtes. Ta progression devient panique, tu cours à travers les broussailles, sans plus prêter attention aux branches qui giflent ton visage ou aux épines qui te lacèrent… Lorsqu’enfin tu parviens au ruisseau qui alimente le bassin de la plage, tu t’y laisses tomber, à genoux, le souffle court, tu pleurerais presque. Tu t’assieds sur une pierre le temps de reprendre ton souffle et que s’apaise le tumulte dans tes oreilles et ta poitrine. Un peu plus bas, un rayon de soleil tombe sur une retenue où l’eau forme un petit bassin doré ; le fond de roche rouge est émaillé de paillettes brillantes. Peu à peu ton souffle s’apaise, les battements de ton cœur se font moins sonores.
Tu te sens rassuré et déjà tu trouves ridicule d’avoir eu si peur - allez ! ils ne vont pas partir sans toi ! Tu te redresses, il suffit maintenant de suivre le lit du ruisseau, même si c’est parfois ardu : les roches sont glissantes et roulent sous tes pas. Parfois le cours se rompt brutalement, il se forme une petite cascade, et tu dois te laisser glisser en contrebas ; la pente d’ailleurs se fait plus escarpée et tu commences à entendre un bruit, intermittent, qui t’étonne. Plus tu descends, en te tenant aux branches les plus propices, et parfois en te mettant sur les fesses quand la côte boueuse est trop abrupte, plus tu descends et plus le bruit se renforce, sorte de murmure maintenant continu, comme le bruit du vent dans une forêt - mais il n’y a pas de vent, et tu es de nouveau inquiet. À un moment – en dessous de toi le ruisseau fait un coude, avant semble-t-il de se précipiter d’une certaine hauteur (tu aperçois l’endroit où en bouillonnant il se détache du rocher) – le bruit est devenu un véritable grondement, et tu as déjà compris, avant même de te hisser au sommet d’un rocher et de voir la rivière.
Il n’y avait pas de rivière, là d’où tu es venu.
Le ruisseau arrête ici sa course, et ne mène pas à la plage. Tu fermes les yeux un instant, tu voudrais ne pas avoir quitté le navire, il te semble que tout cela est irréel, et que tu vas te réveiller…
Il y a, appuyé sur une grosse roche, un arbre particulièrement haut ; tu décides de t’y hisser, en t’aidant des cordages qui émanent de sa cime. L’escalade est malaisée, tant le tronc et les branches de cet arbre sont touffus de feuilles de toutes formes, mais tu parviens néanmoins à une certaine hauteur d’où tu peux voir l’horizon : par-delà la marée verte des frondaisons ton regard retrouve le lac bleu, chaleureux, infini de la mer, qui scintille tranquillement sous le soleil… Cependant la côte est trop loin - comment aurais-tu pu couvrir une telle distance dans la forêt ? Et aucun navire n’est en vue !
Malgré la difficulté tu contournes le tronc pour passer du côté de l’arbre qui fait face à la montagne ; tu revois le pic en forme de diamant aperçu du navire, mais la perspective n’est plus la même, la grande chute d’eau qui jaillissait du sommet n’est plus en face de toi, ce qui t’enseigne qu’en croyant descendre vers la mer tu as tourné autour du massif qui occupe le centre de l’île, et que la côte que tu viens d’apercevoir n’est plus celle où sont les canots.
Tu t’affales à califourchon sur une branche, découragé par tout ce chemin qu’il te faudra refaire à travers les sous-bois inextricables - jamais tu ne pourras retourner avant la nuit à l’anse où vous avez jeté l’ancre.
Le roulement incessant de la rivière sur son lit de roches monte jusqu’à toi.
Soudain tu sursautes et tu rentres la tête entre les épaules, tu as ressenti une violente piqûre au cou, puis une autre - bien vite te voilà en bas, dans l’épaisseur des fourrés, la vue bouchée par le couvert des feuillages.
Devant toi la rivière s’ouvre à travers la végétation un chemin incertain, mais découvert et flanqué de berges sablonneuses, praticables. Il faudrait qu’au moins tu parviennes à un rivage, car tu pourrais alors longer les côtes, où la marche serait plus aisée, et où tu ne risquerais pas de te perdre. Une fois le bateau en vue, même à la nuit, il n’y aura qu’à héler les hommes de quart.
Tu es las et ta tête est étrangement vide, mais tu entreprends de descendre ce cours d’eau. Les plantes ont recouvert le flot d’un berceau tressé de feuillages, d’où coulent des guirlandes de feuilles, de fleurs, de baies, et des écheveaux de filaments dont les extrémités, à la rencontre de l’eau, se déploient en radicelles, que le courant entraîne, incurvant en grandes apostrophes les faisceaux retenus par leurs sommets… La lumière sous cette galerie où tu te meus est chaude, mordorée, tamisée par la voûte de verdure, réfléchie dans les tourbillons en longs éclairs étincelants, ou au contraire calmement épandue en grands à-plats miroitants. Sur les rives, les parois plus sombres de la forêt semblent mouvantes, agitées d’ondes lumineuses et de reflets chatoyants, éclairées çà et là de fulgurances brèves. La musique continuelle du flot n’est troublée que par le clapotis de tes pas, lorsque tu dois passer dans l’eau, et de temps en temps par le cri un peu strident d’un oiseau. Ce pourrait être le jardin d’Éden, que tu as trouvé là, mais tu n’accordes aucune attention à la suavité de l’air rafraîchi par sa circulation sur l’onde, ni aux senteurs sucrées qui flottent sous les arceaux fleuris des voûtes. Tu n’as d’autre souci que de parvenir au rivage salvateur ; tes sens sont aux aguets, et tu avances sans plus rien voir que ce qui concerne ta marche : profondeur d’un bassin que tu dois traverser, appui qu’un caillou peut t’offrir, obstacle d’une branche tombée en travers du flot, femme là-bas sur la berge…
Devant toi, agenouillée en pleine lumière au bord d’une boucle d’eau calme, il y a une femme, couleur de sable rouge. Tu t’arrêtes, interdit. Elle ne t’a pas entendu, occupée à quelque tâche mystérieuse, ses deux mains plongées dans l’eau. Cette femme est entièrement nue, sauf quelques parures de perles ; tu ne vois pas son visage, il est caché par les pans d’une chevelure noire épaisse comme le crin d’un cheval - elle n’a pas de plumes d’oiseaux.
En cette partie de la rivière le flot très peu profond est si lisse et tranquille qu’il en paraît immobile. Sans plus d’idées ni de pensées (peut-être une vague constellation d’images et de choses lues, Dianes aux bains et Vénus surgissant des eaux) tu reprends ta marche en direction de cette apparition. Elle agite maintenant vigoureusement ce qu’elle tient sous l’eau, et quand le bruit de tes souliers lui fait lever la tête, tu n’es plus qu’à quelques pas d’elle. Que penses-tu être pour elle, Don Mateo de Gamboa, barbu et vêtu comme tu l’es ? Crois-tu que telle la fille d’Alkinoos, elle te fera les honneurs de l’île ? En te voyant, ses yeux et sa bouche deviennent tout ronds, elle abandonne ce qu’elle avait dans les mains (un reflet argenté glisse dans le courant) et se relève précipitamment sans cesser de te regarder. Son visage est triangulaire, ses yeux noirs effilés vers de hautes pommettes, ses seins libres et un fil de rassade couvre seul la naissance du sexe, dont tu vois la fossette nue. Tu continues à avancer vers elle, mais elle remonte à reculons une rampe de terre glaise ; derrière elle est une clairière avec des carrés de bois couverts de chaumes, des hommes nus qui sortent de sacs suspendus, des enfants rouges qui accourent. Tu t’apprêtes à dire une parole, mais quelque chose heurte ta tête ; un voile noir tombe devant tes yeux.

Maintenant tu demeures là, pantelant sur ce lit de cailloux ; ton dos repose dans le flot délassant et tes yeux sont grands ouverts sur le ciel. Les nuages qui passent fardent ton visage, et veinent le marbre de tes songes ; tes pensées coulent comme ta cervelle, au gré du fleuve.
Tu ne reverras jamais la plus belle des femmes, Don Mateo de Gamboa… Mais peut-être que rien ne vaut la splendeur de cette vision qui maintenant t’occupe, peut-être qu’en fin de compte tu étais parti pour ce jour, pour cet azur qui te baigne, pour cet or somptueux, que verse à flot l’astre de lumière dans tes yeux qui ne cillent plus… Ton alanguissement pourtant est de courte durée, les derniers feux s’éteignent, et tu te figes dans l’éternité de ton rêve. La lune te surprend, livide et raide, au milieu du cours d’eau ; au lever du jour tu y es encore, froid et contemplatif, impénétrable, indifférent aux premiers piétinements délicats de la vermine, arpentages et suggestions d’ailes frémissantes. Ce n’est que dans les jours suivants que tu te départis de ta rigidité ; ce relâchement a pour effet que tu t’enfonces un peu plus profond dans l’eau, et que n’émerge plus de toi que la carène boursouflée et blafarde de ton poitrail, précédée, telle une île détachant une poignée d’îlets en avant-poste dans le courant, par un ressaut de cartilages, sous lequel surnage une langue tumescente, et par le double récif de tes yeux exorbités.
La vie et la chaleur finissent tout de même par revenir, dans ce qui n’est pas immergé, et voilà cette île blanche secouée d’un frisson de mandibules. Un séisme dévorateur rompt la peau de ta poitrine ; sous l’épiderme en lambeaux un sol noir apparaît, labouré de sillons, où au milieu des pestilences coulent des ruisseaux de larves roses. Une respiration unanime soulève tout cela, en brouille les contours et fait onduler cette plaine comme un champ par un jour d’été. Plus loin après d’inutiles soubresauts la langue s’effondre lentement dans l’eau, faisant des centaines de victimes.
Ni les pluies, ni les jours qui passent n’atténuent l’ardeur nourricière de ces multitudes et l’entrain des plus gros dont elles sont à leur tour les proies - c’est la pitance qui s’en vient à manquer. Bientôt on se battrait, sur une plaine parcheminée, pour un ultime lambeau de gras, si un événement ne relançait la curée : dans les prolongements sous-marins du sol dont on se repaissait, un autre monde vivant, pullulant, régi par d’autres lois, s’était accru souterrainement ; c’est ton ventre ballonné, crémeux, qui finit par resurgir de l’eau tel une surrection blanchâtre ; gonflé de gaz il prend la forme d’un cône, puis crève. La déchirure laisse d’abord passer, témoin des digestions qui se continuaient sous l’eau, un jet brûlant d’humeurs ardentes et de vapeurs fétides, qui retombent en pluie sur les parois du cône. Ensuite, dans un borborygme, le sommet crache une écume rouge de matières putrescentes ; des sanies visqueuses, s’écoulant au long des parois, tracent de profondes vallées brûlées par les acides ; les coulées fumantes se répandent en sifflant sur les eaux, s’accumulent, au milieu des fusées de vapeurs, en couches épaisses sur le soubassement peu profond, et élargissent en plateau la base du cône - tandis qu’avec un bruit mouillé de succion le sommet s’effondre sur lui-même. Puis tout se fige. Tu as donné tout ce que tu avais dans le ventre, Don Mateo de Gamboa.
De ces nouvelles terres, rapidement découvertes, la vermine, enivrée par l’aubaine, couvre vite tous les chemins ; elle s’y s’enfonce, creuse ses mines, s’écoule dans tes veines, édifie ses terriers et ses pyramides vivantes ; coupe, arrache, dépèce, cisaille, dévore, pond, éclot, meurt, se transforme, se fait dévorer, sert à son tour de lieu de ponte, de nourriture ; des vagues d’envahisseurs recouvrent les peuples anciens et font litière de leurs cadastres, ils se maintiennent quelque temps au milieu des débris de larves, puis sont balayés à leur tour, les générations se succèdent - jusqu’à ce que tout soit consommé.
Après cela tu t’affaisses, et c’est l’ultime dépression. Tu n’as alors plus guère de forme ni de contour, l’eau a rongé tes bords et s’est mariée à eux dans une sorte de substance cireuse.
Les saisons passent sur cet archipel que tu es devenu, constitué d’une île plate, d’une autre plus montueuse, et de quelques reliefs émergés. L’alternance des midis brûlants et des nuits froides fissure ton sol rouge tourmenté ; les longues pluies te lavent, taillent des gorges, suscitent des rivières qui drainent des sédiments jusqu’à l’eau, où des deltas se forment. Les vents chargés de sable polissent tes aspérités, s’infiltrent dans tes interstices, creusent des alvéoles qui deviennent des cavernes venteuses. Tes littoraux se disloquent et des blocs choient dans le courant. Les deltas se comblent et deviennent des plaines, qui parfois atteignent tes îlots et les incorporent ; les tempêtes les dispersent mais elles se reconstituent. Des sources se forcent des passages aveugles dans ta matière et jaillissent de tous côtés. L’eau et les pluies amollissent les sols, laissent une couche de terre meuble. Les collines s’arrondissent en tumulus. Tout cela se fait insensiblement.
Des spores, apportées par le vent, germent ; tes flancs se tapissent de mousses verdâtres. Déposés dans l’humus de tes berges, des bois-flottés fermentent et fertilisent ; certains prennent racine et de nouvelles végétations s’élancent, qui remontent les cours des rivières, s’allongent en galeries, s’insinuent au long des ruisseaux et colonisent les plateaux riverains : un filet de tentacules verdoyants resserre peu à peu ses mailles, qui isolent de petites savanes, puis les engloutissent ; à la fin tu es recouvert d’un dense tapis végétal, qui s’élève d’abord en pente douce, puis plus abruptement, jusqu’aux sommets nébuleux des montagnes. À quelques lieues de ton rivage un pic en forme de diamant, aussi haut que la Pena de los Enamorados, se détache des massifs ; de son sommet jaillit une grande source qui répand l’eau de tous côtés. Alentour la surface est parsemée d’îles, égrenées en chapelet.
Un jour une embarcation, un fétu animé, drossé par le courant dérivant du désir…
Yann Vargoz
(massa.lanmaux@orange.fr)

Geste du conquistador Par Yann Vargoz
Le Matricule des Anges n°97 , octobre 2008.
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