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Médiatocs Pare-chocs du moi

novembre 2008 | Le Matricule des Anges n°98 | par Thierry Guichard

Écrite précipitamment dans l’absence de style, l’autobiographie de l’ancienne directrice du Monde des livres atteint à des abysses de pensée. Du moment que ça la soulage….

Point de côté

Elle était la directrice du Monde des livres jusqu’au jour ( « un matin de janvier 2005 » ) où on lui annonce qu’elle est démise de cette fonction pour redevenir une simple journaliste. Josyane Savigneau vit d’autant plus mal sa mise au placard (qui la vivrait bien ?) que celle-ci la renvoie à un complexe d’imposture qui l’habite depuis toujours et qu’elle va tenter de résoudre en écrivant ce Point de côté. On espérait une réflexion sur le métier de journaliste, une description des rouages de la critique parisienne ou au moins une véritable plongée dans les mécanismes intimes, inconscients ou non, qui révèlerait au final, par la force de l’écriture, un pan de la vérité universelle. À tout le moins, on pouvait s’attendre à une écriture un tant soit peu tenue, performative. Et bien non. Josyane Savigneau nous raconte sa vie, plutôt façon Martine à la plage que Tintin au Congo. Le style et la pensée, pour parler des absents, sont dans une pure homogénéité : plats. La construction du livre, idem, ne fait qu’épouser la chronologie biographique : naissance à Châtellerault, enfance, lycée à Poitiers, adolescence en 1968, études, séjour à New York, entrée au Monde. Pour placer cette histoire individuelle dans le siècle, le livre est fragmenté en périodes qui visent à montrer l’héroïne face à l’Histoire : « Sur l’Algérie, si j’essaie d’oublier ce que je sais désormais, il reste des mots, des pleurs, des voix. (…) Les pleurs, quand le fils d’Unetelle était « envoyé en Algérie », puis qu’un autre avait été « tué en Algérie ». » On appréciera la qualité du style, la précision, cette façon avec laquelle l’écrivain restitue ce moment de l’Histoire. Avec mai 68, qu’elle vit à Poitiers, elle se souvient de son engagement et « d’avoir tenté de lancer, avec ma meilleure amie d’alors, dans une manif, le slogan « C’est la fête dans la rue », qui n’a pas été du goût des trotskistes, nombreux et pas vraiment bourrés d’humour. » A posteriori, on tremble pour elle, qui, trop modeste, ajoute : « Je n’ai pas la passion des récits d’ancien combattant (oui, oui, vous avez bien lu « combattant » : à ce compte-là, nous sommes tous des anciens combattants) et mon expérience de Mai 68 fut, somme toute, très commune. » On se demande alors pourquoi autant l’étaler en ces pages.
L’autoportrait qu’elle trace au fil rêche de sa plume est d’une complaisance entêtée. Faisant mine de se dévoiler avec ses défauts, Josyane Savigneau insiste lourdement sur le fait qu’elle a du caractère, qu’elle est rebelle, qu’elle lutte pour sa liberté et celle des femmes, qu’elle est sauvage, qu’elle est une ardente bosseuse, qu’elle réussit tous ses examens avec mention et surprise. Son introspection, aiguisée comme une lame de couteau à beurre, débusque la source cachée de sa vocation : « Mon père… Je ne vais pas en rajouter sur mon colossal Œdipe, cela ferait trop rire - même moi. (Les lacaniens, ici, relèveront : « même moi » = m’aime moi) Est-ce à lui que je dois mon désir d’être journaliste ? Ma passion de l’info, c’est sûr. Je l’ai toujours vu arriver, à l’heure du déjeuner, le journal local à la main. » On tremble en imaginant ce qu’il serait advenu si le père de Josyane était « arrivé » (quelle précision du verbe !) avec un jambon à la main… Quand elle écrit « local », Josyane Savigneau ne cache pas son mépris pour tout ce qui fait provincial. Elle le dit et le redit : elle n’aime pas la province, n’envisage de vivre que dans les capitales. C’est son droit. Elle légitime ses propos par des lignes d’une grande profondeur de pensée qu’elle va jusqu’à illustrer d’une anecdote bouleversante : d’après elle, ceux qui détestent les capitales « qu’ils disent inhumaines racontent qu’on peut y tomber dans la rue et être enjambé plutôt que secouru. Je n’ai eu que des expériences contraires (essayez de décrire le contraire de ce qui précède, et attention, ce qui suit est émouvant au possible…). Récemment encore, j’ai reculé trop près d’une station de Vélib’. Quand j’ai voulu repartir, j’ai accroché un vélo et mon pare-chocs arrière est tombé sur le sol. Je devais avoir l’air perdu. Deux hommes sont arrivés et m’ont rassurée en m’expliquant qu’on pouvait le remettre, qu’il suffisait d’encastrer des sortes de clips dans leurs supports. Dès que je tentais de les aider, ils m’en empêchaient, prétextant que j’allais me salir… Le vieux style… Pourtant ce n’était pas des ancêtres. Ils ont dû y passer dix bonnes minutes, et un tout jeune homme est venu leur prêter main-forte pour les dernières manipulations. Je ne savais comment les remercier. « Un bisou », a dit l’un d’eux. Ils sont repartis dans la ville. Moi aussi. Nous ne nous reverrons jamais. »
L’émotion pure. Lisez cet épisode à un ami étranger. Dites-lui qu’il a été écrit par l’ancienne directrice du Monde des livres. Il vous prendra dans ses bras, vous tapotera sur l’épaule et vous pourrez pleurer à chaudes larmes. À moins que vous ne décidiez d’en rire dès à présent.

ce qu’en dit la presse

Point de côté de Josyane Savigneau
Stock, 253 pages, 18

Livres Hebdo : « Reste qu’elle possède un beau brin de plume ».

Télérama : « Si le dépit et le renoncement n’ont pas leur place dans ce récit d’une sincérité crâne, c’est que l’auteur croit davantage en la force de l’admiration ».

Le Nouvel Obs : « une lectrice passionnée qui n’a pas enterré la littérature en 1960 ; une femme qui ne se réfugie jamais dans la nostalgie rance ».

Pare-chocs du moi Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°98 , novembre 2008.
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