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Traduction Bernard Hoepffner

novembre 2008 | Le Matricule des Anges n°98 | par Bernard Hoepffner

Gold Fools, de Gilbert Sorrentino (portrait d’un traducteur en cow-boy).

Que peut-il savoir, le traducteur, des vastes espaces du désert de Gila ? A-t-il même la moindre idée de ce qu’ils représentent pour les quelques personnages qui y vaquent (dans le désert, ou simplement dans les pages d’un roman ?) et qui ont toute l’apparence d’être des chercheurs d’or ? En trouveront-ils ou leur quête ne leur rapportera-t-elle que l’or des fous, la pierre qui fait long feu, purithés lithos ? Ne seraient-ils pas plutôt une bande d’imbéciles assoiffés de fortune, des gold fools ? Les traducteurs sont-ils assoiffés de fortune ? Pourrions-nous aller jusqu’à dire que ce traducteur, perdu tout autant dans les questionnements interminables et continus de ce roman que dans les vastes espaces vierges de l’Amérique, est lui-même un imbécile, lancé comme il est, et au grand galop, dans sa quête illusoire d’un sens qui lui échappe à chaque instant ? D’ailleurs, ne s’est-il pas attelé à la traduction de Gold Fools de Gilbert Sorrentino, pour les éditions Cent pages ? Cette traduction fait-elle de lui un cow-boy ?
Lui faut-il regarder quantités de westerns ? Se rendre dans une librairie spécialisée ? Lire des westerns mal écrits, mal traduits ? Est-il vraiment nécessaire de connaître la différence entre cowpoke, cow-puncher, dogie-tackler, cow-buster, wrangler, cow-hustler, dogie-wrangler ? Gilbert Sorrentino saisissait-il lui-même les nuances de ces diverses appellations ou bien les trouvait-il simplement jolies ? Le traducteur doit-il leur trouver des équivalents français, ce qui ferait sans doute de lui, plutôt qu’un cow-boy, un bouvier, ou un vacher ? Et Heidegger alors, faut-il vraiment lui faire dire que « le général San Giorgio avait de belles moustaches et un langage de vacher », ou encore que « les boirons échangeaient des facéties rustiques en liant leurs bœufs sous nos fenêtres » ? Que vient faire Heidegger dans ce western, que viennent y faire ces centaines d’autres personnages plus ou moins connus ? Heidegger était-il un cow-boy ? Avait-il lu Karl May dans son enfance ? Était-il, lui aussi, un adepte de la digression interrogative ?
Combien de lecteurs de ce roman dans sa version française sauront qu’un « boiron » est un jeune garçon chargé d’aiguillonner les bœufs pendant le labour, combien sont ferrés dans les variantes berrichonnes de leur langue ? Le Berry est-il un désert ? Y trouve-t-on aussi des cow-boys ? En quoi le Bouquet de Claude Duneton est-il un outil indispensable du traducteur ? Pourquoi le Seuil ne le réédite-t-il pas ? Selon George Orwell, la bonne prose est pareille à une vitre, que faire alors de la prose de Sorrentino, semblable à du verre opaque derrière lequel s’agite une bande de cow-boys et de desperados sans que l’on sache jamais tout à fait ce qu’ils font ? Pourquoi le verre opaque devient-il transparent quand on le mouille ? « Verre opaque » est-il une bonne traduction de « DRG » ou « Diffuse Reflection Glass » ? La traduction doit-elle être aussi opaque que l’original, ou doit-on plutôt tenter de la faire vibrionner à l’égal de celui-ci ? Ne pensez-vous pas que « vibrillonner » a l’avantage de mêler vibrer à briller ? « Le moment resta-t-il tendu pendant encore quelques instants vibrillonnants ? » est-il une transposition acceptable de « Did the moment remain tense for another tingling few moments ? »
Gilbert Sorrentino est-il un cow-boy, comme Heidegger ? Est-il possible que cet auteur (dont j’ai déjà traduit six romans) ait un jour un lectorat, disons, moins confidentiel ? Alors qu’on a vu des photos de Jim Harrison exhibant une arme à feu, pourquoi n’avons-nous jamais vu Sorrentino coiffé d’un stetson, un six-coups à la main ? Harrison est-il un cow-boy du Montana ? Est-ce pour cela qu’il n’est pas confidentiel ? Peut-on lui appliquer la phrase suivante : « Combien de frustes cow-boys [wranglers], accros depuis peu à ces jeux mollassons et efféminés, se mirent-ils alors à s’habiller, eh bien, bizarrement ? »
Gommeux rend-il bien dude ? Comment rendre godurn thing ? Que faire de « Was this the breaks », où breaks peut avoir le sens de « veine » ou de « région accidentée » ? Peut-on traduire « sexual folderol » par « passade sexuelle » ? Que dire de la platitude de « Une tempête menaçait-elle » là où l’original avait « Was a storm a-comin’ up » ? Trop de mots compliqués ? « Y a-t-il trop de mots ? Ou trop de choses ? Qu’en pensait Flaubert ? FDR ? Rogers Hornsby ? Duke Wayne, le roi des consonnes, n’avait-il pas une ou deux choses à dire sur ce problème délicat ? » L’auteur n’annonce-t-il pas les couleurs ? Si le traducteur veut se transformer en cow-boy, serait-ce dans le seul but de résoudre ce problème, aussi épineux qu’un buisson de mesquite ? Le lecteur français est-il conscient que la langue anglaise possède plus de mots que le français, qu’elle exprime bien plus facilement le mouvement à l’aide de ces satanées prépositions, qu’elle est bien plus flexible ? Que, en virtuose qu’il est, Sorrentino triture la langue anglaise au point que le traducteur peut avoir l’impression de tenter de mettre une fiche ronde dans un trou carré, de violenter le français, de trahir sans cesse ? Une « trahison géologique » alors, comme le dit l’un des personnages, plus qu’un galop d’essai « sur la mesa, ou dans l’arroyo ou dans le canyon » ?
Faut-il préciser qu’un galop d’essai reste un galop, que s’il est impossible de transmuer le cow-boy en paysan du Berry, de transposer le langage du western en berrichon, de rendre justice à la richesse et à la complexité d’un texte où tout est surface et où, sous cette surface, s’agitent des myriades de mondes et d’aventures, il n’en reste pas moins que le traducteur, « silhouette basanée à cheval sur un Cucamonga » galope quand même et tente de rester à la hauteur de son auteur malgré toute la poussière de la poursuite ?

* Bernard Hœpffner a traduit Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Mark Twain. La traduction de Gold Fools paraîtra en octobre 2009 chez Cent pages.

Bernard Hoepffner Par Bernard Hoepffner
Le Matricule des Anges n°98 , novembre 2008.
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