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Domaine français L’esprit fourvoyé

février 2009 | Le Matricule des Anges n°100 | par Thierry Cecille

Comment put-il devenir collaborateur ? Dominique Fernandez décrit la faillite morale de son père, Ramon, figure de la NRF.

1934, numéro d’avril de La Nouvelle Revue française, « Lettre ouverte à André Gide » : « Le redressement farouche et fou du capitalisme a cette conséquence que le marxisme, vaille que vaille, est devenu l’unique rempart des opprimés, je veux dire simplement de ceux qui ont faim. Dès lors toute critique du marxisme se change automatiquement en argument de droite. Or il me paraît infiniment plus important de défendre ceux qui ont faim que d’avoir raison contre Marx. » L’ennemi est puissant : « On veut nous encadrer et nous subordonner : nous encadrer dans des institutions condamnées par l’esprit ; nous subordonner à quelque principe transcendant, Dieu ou nation, qui réglerait la pensée de la pensée même et imposerait ses mots d’ordre à l’inspiration. » Ramon Fernandez, signant ces lignes, professe un humanisme engagé : après les surréalistes, après Gide, il reconnaît dans le communisme le seul espoir encore possible. Mais, se demande Dominique Fernandez, son fils : « Comment l’homme aussi lucide et bon serviteur de l’esprit en 1934 en arrivera-t-il, trois ans plus tard, à se laisser encadrer, subordonner et asservir par les négateurs absolus de l’esprit, reniant le credo qu’il avait exprimé si magnifiquement ? Voilà l’énigme qui m’a poussé à entreprendre ce livre. »
Le pari était risqué - et il est gagné : même si une part de l’énigme demeure, qui témoigne peut-être seulement de « l’infracassable noyau de nuit » (Breton) qu’est tout être humain, Dominique Fernandez nous offre ici une biographie passionnante, écrite avec maîtrise, perspicacité et précaution. Précaution double en effet : il s’agit de tenter de comprendre un père, qu’il n’a que peu et mal connu (né en 1895, il est mort, en août 1945, quand son fils avait 15 ans - mais il le voyait très peu, ses parents étant séparés) et d’affronter également des questions délicates et douloureuses : la collaboration avec l’occupant allemand, l’appartenance (jusqu’à en porter l’uniforme ridicule) au Parti Populaire Français de Doriot (qui créa la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, destinée à combattre aux côtés de l’armée allemande), l’antisémitisme possible. Il est visible - et bien compréhensible ! - que Dominique Fernandez présente ici le dernier état d’une interrogation qui a dû tourmenter toute son existence (il a aujourd’hui près de 80 ans). Le parcours de ce père maudit avait déjà donné lieu à des élaborations fictionnelles (par exemple dans Porfirio et Constance, en 1992) et fut sans doute la raison d’énormes lectures attentives - qui permettent ici, en même temps, d’éviter le danger du jugement anachronique et de dresser un tableau extrêmement riche de ces fabuleuses (pour la littérature française du moins !) années 20 et 30.
Sur la piste d’un père maudit,ami de Proust et de Gide.
Ramon Fernandez en fut un des acteurs majeurs : critique et chroniqueur à la NRF ou pour Marianne (hebdomadaire de gauche qu’il fonde en 1932 avec Emmanuel Berl), participant aux célèbres Décades de Pontigny, proche de Gide, Proust et Mauriac, puis de Saint-Exupéry ou de Jean Prévost, il écrivit également des romans (Le Pari obtint le prix Femina en 1932) et d’importants essais. Nous pouvons, en parallèle à cette biographie, (re)découvrir ainsi deux d’entre eux (réédités jadis en 1979 et 1981 - avec un beau Molière qui pour l’heure manque à l’appel…). Messages nous offre des pages pénétrantes sur la composition des personnages balzaciens, « pions » dans la « manœuvre » inspirée à l’auteur par son idéalisme (à rebours des clichés scolaires sur le Balzac réaliste), sur la reconstruction autobiographique chez Stendhal, ou encore sur l’art romanesque de Conrad ou de Meredith. Son Proust, lui, est sans doute une des meilleures introductions à la Recherche, essai panoramique et précis à la fois, d’accès aisé mais qui, cependant, ne laisse rien ignorer de l’esthétique et de la métaphysique proustiennes.
Cet essai, écrit en 1942, fut publié en 1943 : nul doute que Proust, à demi-juif et homosexuel, n’était pourtant pas dans la ligne d’une restauration nationale que les camarades de l’auteur appelaient de leurs vœux ! Dernier revirement d’un homme faible, ballotté dans la tempête de ces années folles et effrayantes à la fois - ou témoignage, peu avant sa mort, d’une fidélité retrouvée ? Déçu par le Front Populaire dont il avait salué la venue, Fernandez se tourna, dès 1937, vers Doriot, en lequel il crut voir le « Chef » tant espéré. Dès lors il collabora à de nombreux journaux pro-Allemands, participa au trop fameux voyage à Weimar, prit la parole, dans des meetings, aux côtés des antisémites les plus éructants… De quoi fut-il coupable exactement ? Comment le juger ? Il serait malhonnête, ici, de résumer les centaines de pages qui traquent et pèsent le moindre indice, le trébuchet est ici d’autant plus délicat qu’il s’agit, aussi, de comprendre un père - et l’ombre qu’il projeta sur la vie entière du fils. Lisez-le - et rendez un verdict, si vous l’osez…

Ramon de Dominique Fernandez, Grasset, 812 pages, 24,90 e ; Proust et Messages de Ramon Fernandez, Grasset, « Les Cahiers rouges », 283 et 203 pages, 9,60 et 8,40

L’esprit fourvoyé Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°100 , février 2009.