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Domaine français Mises à mort

janvier 2010 | Le Matricule des Anges n°109 | par Camille Decisier

Julien d’Abrigeon met nos nerfs en pelote, et en tricote un deuxième ouvrage bizarre à souhait : la littérature française est rhabillée pour l’hiver.

Il est traqueur, traqué, victime et bourreau, gibier et giboyeur. Il tue à coups de tout et de rien, opinel, schlass, bombe anti-crevaison, touillette de café empoisonnée. Il tue le scout, le comédien, le gendarme, l’intellectuel, le cycliste, le livreur de pizza. Tue sur commande, à la demande, mais sait aussi n’écouter que lui. Pour aller tuer, il emprunte des bretelles qui n’en finissent pas d’aboutir à des ronds-points qui débouchent sur des bretelles. Il se terre, enterre et s’enterre, revient se pencher sur les cadavres qu’il laisse derrière lui. Se réchauffe à sa propre froideur. S’attendrit. « Certains corps ne rappellent en rien les êtres qui les ont habités. Ils sont si plats. Ils sont si vides. Certains m’inspirent alors une certaine sympathie. Ils sont si calmes. Ils sont si calmes. Certains s’accrochent à moi, par mégarde, par accident, par un ongle cassé sur une maille de mon pull. »
Il serait trop simple de prendre Le Zaroff pour ce qu’il n’est pas : le journal d’un tueur ficelé façon Marelle cortazarienne, épisodes numérotés et itinéraire de lecture conseillé en guise de préambule ( « L’ordre imprimé n’est qu’une proposition » ). Plus métonymique encore, assurément, puisque les va-et-vient de la lecture finissent par se calquer à la perfection sur ceux du tueur en cavale. Pourtant les faits et leur débitage névrotique, le spectacle de la violence et du calcul, et jusqu’à la perversion engendrée par le ton de la confidence l’horreur, en somme, et le voyeurisme qui l’accompagne ne sont qu’écrans de fumée. Obnubilé par la mise en scène et par ce que le propos, volontiers théâtral, remue dans nos entrailles (mort violente, pulsions de meurtre, magnétisme obscène du fait divers), on en oublierait presque la supercherie magistralement littéraire qui est pourtant le cœur battant du Zaroff. Julien d’Abrigeon a l’écriture manipulatrice. Et pendant que nous pénétrons, fasciné, dans l’intimité d’un tueur à gages, lui s’amuse, s’aventure, musarde entre les lignes, bricole une langue à sa façon, taquine l’exercice de style. La mystification fonctionne à plein. Jusqu’à ce que, brutalement, au saut d’une page, jaillissant comme le prédateur sur sa proie, l’évidence nous prenne à la gorge : chacun des chapitres du Zaroff est, à lui seul, un poème pour ne savoir nommer autrement ces morceaux qui se tiennent seuls et laissent tous une brûlure différente. Et soudain, à la place du polar instantané façon polaroïd, on a entre les mains un vrai livre de poésie claquante et intriguée par la langue la vraie, celle qui roule des pelles et sait goûter à tout. « Certains ne pèsent rien sur l’instant, puis sont une trace. L’élimination d’un commissaire d’exposition, commission commandée, ne m’excite guère, cependant, toute commande s’exécute. Un court crime d’action à la commanditaire. Machinalement, il commande un café sucré à la machine à café qui, mécaniquement, déclenche une traînée de poudre de sucre et de café. La trappe des touillettes ayant été préalablement bloquée à l’aide d’un chewing-gum, je lui propose la mienne, empoisonnée, et pars. J’intitule ça crime déceptif. »
Perversion et écrans de fumée.
Lorsqu’un homme cherche à tuer avec autant d’acharnement, ça ne peut être que son propre désir dont il réclame la mort. Julien d’Abrigeon semble être un de ceux qui ne s’arrêteront pas d’écrire avant d’avoir tenté, par tous les moyens disponibles ou non, d’éliminer le désir dévorant de l’écriture. Il s’y efforce d’ailleurs en public : une petite visite sur tapin.free.fr (pour Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net si ce n’est pas du racolage, ça…) donne une idée de l’arsenal dont il dispose et des multiples tentatives d’assassinat auxquelles il s’est déjà livré. En vain, peut-être, et tant mieux. Car mieux vaut la chasse, en l’amour et en l’art, que la prise ; souhaitons-la lui longue, donc, et la plus pénible possible.

Le Zaroff de Julien d’Abrigeon
Léo Scheer, « Laureli », 126 pages, 15

Mises à mort Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°109 , janvier 2010.
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