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Domaine français Figures de l’ailleurs

juin 2010 | Le Matricule des Anges n°114 | par Richard Blin

Quand faire face, après avoir perdu la face, c’est renaître à sa part animale et à la sauvagerie de l’existence. Un récit troublant d’Alain Galan.

Que cache donc la « louvière » du titre, un terme désignant aussi bien la tanière du loup que l’ample manteau qu’on confectionne en assemblant des peaux de la même bête ? Un récit, aussi bouleversant que beau, témoignant de la façon dont un immémorial enfoui peut resurgir et surtout s’incarner.
Tout commence, pour le narrateur, avec des excroissances se développant au niveau des canines de la mandibule. Des tumeurs récidivantes qui vont conduire à l’amputation du maxillaire inférieur de la mâchoire. Une opération « délabrante », doublée d’une tentative de reconstruction - à partir de trois fragments d’os prélevés sur un péroné et liés ensemble par des broches, et avec greffe d’un morceau de peau, pris sur la cuisse, pour servir de gencive. Douze heures d’opération, et des jours et des jours sous morphine avant une interminable rééducation. Car la perte de la sensibilité, l’impossibilité de mâcher, la bouche que les muscles ne contrôlent plus, l’absence de dents inférieures, font qu’il faut tout réapprendre. À parler, à laper, à ingurgiter, à déglutir - quatre mois d’exercice avant de pouvoir se servir d’une paille. Parallèlement, il faut réactiver la mémoire, « abrutie par les fortes doses de sédatifs et d’anxiolytiques », pour pouvoir se remettre à lire et à écrire. Sans oublier la présence d’un « long collier cicatriciel » et la nécessité de porter une muselière, la nuit, « pour rendre inoffensives les dents de la mâchoire supérieure ».
« Amputé et pourtant tout se tient. »
Une épreuve défigurante qui va revivifier tout un réseau d’images sensorielles, ranimer une forme de perception sauvage, rouvrir les voies de l’autre monde, celui dont le narrateur vient : le peuple des loups - les excroissances ayant tuméfié sa mâchoire manifestant « la présence de deux crocs anciens » et signant cette appartenance tout autant que bien d’autres signes. À commencer par ce qu’il découvrit dans le miroir, lorsqu’il lui fallut faire connaissance avec l’autre, en lui, « le défiguré ». C’est la « fixité hallucinatoire » de son regard qui le frappa, une marque d’effroi indélébile, la « trace peut-être de ce que j’avais vécu, sans le savoir, au cours de l’opération ».
Et sans doute après. Car cinq jours après son amputation, il a tenté de s’échapper. « Je le sais maintenant, en dépit des sangles avec lesquelles on me lia, cette nuit-là, je disparus. » Il y eut d’abord une intense sensation de froid, et puis une course éperdue, un galop taciturne où, dévalant prés et bois, pénétrant d’inextricables taillis, il se revoit « portant en offrande » aux loups, les morceaux déchirés de son visage et de sa jambe. Et depuis - outre les poils à la place des dents (« réaction bien naturelle puisque, désormais, me tenait lieu de gencive une palette de peau prélevée sur ma cuisse ») - le froid qui l’envahit, inexplicablement, certains jours, et ses rêves récurrents, ne cessent de confirmer la présence « d’une force étrangère - d’un double en moi. »
Comme si cette « opération de la dernière chance » avait été le sésame permettant de libérer la face refoulée, de renouer avec la « sauvage lignée ». Un retour au corps primordial qui tiendrait autant du voyage chamanique que du syndrome du membre fantôme, cette « mémoire de la douleur » que connaissent les amputés. « Amputé et pourtant tout se tient. »
Né l’année même (1954) du dernier loup abattu, après s’être sacrifié pour permettre à sa louve et ses petits de prendre la fuite, le narrateur n’ignore rien du fait que le loup sert sans doute à cacher son visage blessé, mais sait aussi que ce qu’il ressent touche aux limites de la raison et de l’humain. Jamais il ne se plaint, se souvient de Freud, qui dut subir «  l’ablation des maxillaires ». Car ce qui est en jeu ici, c’est la vérité de la figure humaine autant que l’expérience même de l’écriture en tant qu’arpentage de territoires à la fois inconnus et intimes.

Louvière d’Alain Galan
Gallimard, 128 pages, 12

Figures de l’ailleurs Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°114 , juin 2010.
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