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Traduction Robert Davreu

juillet 2010 | Le Matricule des Anges n°115 | par Robert Davreu

Le Livre de Dave, de Will Self

Le Livre de Dave

Lors de la venue de Will Self au Guardian Book Club, après la parution outre-Manche de The Book of Dave, la question de la traduisibilité de ce roman fut la première à lui être posée par un lecteur, dont l’anglais était pourtant la langue maternelle. Celui-ci alla jusqu’à lui demander si certains de ses traducteurs ne s’étaient pas suicidés. « Parce que c’est ce que j’aurais fait » ajoutait-il. Telle fut peut-être, paradoxalement, une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de relever le défi amical que me lançait Olivier Cohen, défi d’autant plus redoutable que Francis Kerline, l’excellent traducteur habituel de Will Self, avait décliné la proposition. Cette raison est à mes yeux une raison de fond : elle participe d’une résistance à un monde de la communication où prédomine une conception purement instrumentale du langage qui tend à l’appauvrir toujours davantage. Or c’est bien contre cette pente que vont tous les vrais écrivains. J’énonce là, j’en suis bien conscient, une banalité, mais sans doute faut-il aujourd’hui plus que jamais y insister : traduire, dès lors qu’il s’agit d’une œuvre littéraire, ce n’est jamais simplement traduire une langue, c’est traduire une parole qui réinvente, qui réactualise la langue dans laquelle elle se dit et s’écrit. Certains auteurs que j’ai traduits, comme Graham Swift, vont vers une transparence, un dépouillement tel que l’attention du lecteur finit par se fixer sur le medium de la langue elle-même, révélant la charge originelle et l’étrangeté de ses expressions les plus usées. Une autre voie est celle de l’invention poussée jusqu’à la limite ténue qui sépare le « normal » et le pathologique, la création et la folie littéraire. Telle est à l’évidence celle empruntée par Will Self avec ce livre.
La réputation (justifiée) d’intraduisibilité de ce roman tient à ce qu’il est en partie écrit dans une langue inventée, le Mokni, par opposition au Arpee, à savoir le bel anglais des classes éduquées. Le Mokni est une contrefaçon du Cockney : un mélange donc de l’argot, tel que le parlent les fameux « cabbies » londoniens, de vieil anglais à consonances rurales et, pour ce qui est de sa transcription, une écriture phonétique semblable à celle des adolescents dans leurs SMS. Cette dernière langue, c’est, dans un chapitre sur deux du roman, celle des Hamsters, habitants analphabètes de l’île de Ham, partie restée émergée de Londres correspondant à Hampstead, cinq siècles après que la ville a été engloutie par un déluge. Le Mokni est une langue si étrange que Will Self a dû faire figurer un glossaire à la fin de son livre. Celui-ci comporte plusieurs catégories de termes. Il y a ceux qui sont propres aux insulaires, mots-valises le plus souvent, pour désigner la faune et la flore qui leur sont familières. Mais il y a aussi ceux, déformés d’un Arpee dont le sens de nombre de termes a lui-même complètement changé par rapport à la signification qu’ils avaient du temps du chauffeur de taxi Dave Rudman, cinq siècles donc avant que son livre ne soit devenu le Livre de la nouvelle religion pratiquée et imposée dans le royaume d’Ing par la hiérarchie désormais ecclésiastique du Public Carriage Office (La régie des transports londoniens). Là réside sans doute une des difficultés majeures de la traduction de ce livre. Pour l’expliquer, il est nécessaire de dévoiler ce qui constitue le fil conducteur de l’histoire.
Le Livre de Dave, c’est en effet celui que, dans un état dépressif qui prend toutes les allures de la psychose, a écrit et fait graver sur du métal pour l’enterrer dans le jardin de son ex-femme, à Hampstead, Dave Rudman. Ce livre est destiné à celui qu’il croit être le fils qu’il a eu de cette femme, fils qu’il a perdu le droit de voir en raison de son comportement. C’est évidemment un ouvrage délirant où le chauffeur déverse à la fois tout le savoir encyclopédique de l’agglomération de Londres, connu sous le nom de Knowledge - cette Connaissance nécessaire à l’obtention d’une licence de chauffeur - mais aussi les commentaires empreints de misogynie, de racisme et de xénophobie que lui inspirent ses clients, ses collègues, et la vie londonienne en général, en liaison étroite avec ses propres déboires familiaux et conjugaux. Un équivalent français du langage de Dave Rudman serait à l’évidence à chercher du côté de Céline, voire de Frédéric Dard, à ceci près que ni les références culturelles, ni le contexte urbain du Londres des années 2000, ne sont les mêmes. Il y a, qui plus est, les moments où le délire de Dave devient hallucinatoire et où le lecteur-traducteur doit lui-même entrer dans le processus de désintégration de cet ultime rempart du dépressif qu’est la logique de la persécution. Or, cinq cents ans après le déluge, dans une Angleterre qui ressemble étrangement à celle d’Henri VIII ou d’Elizabeth 1ère, voilà qu’en Arpee même tous les termes du Livre de Dave ont changé de sens : les « fares », les clients sont devenus les croyants ou les fidèles de Dave. Ces clients communiquent avec leur Dieu par l’Intercom (l’interphone). Leurs prières consistent en récitations des « runs and points », à savoir des itinéraires et des principaux points d’intérêt de la Connaissance, mais qui, après le déluge, ne correspondent plus à rien qu’ils connaissent. Tous les hommes adultes sont des « papas », toutes les femmes qui ont des enfants des « mamans », et celles qui ne sont plus en âge d’en avoir des (vieilles) casseroles. Quant aux jeunes filles qui n’ont pas encore d’enfants, ce sont des « opaires » (au pair). Papas et mamans ont des résidences strictement séparées, car Dave a préconisé la Rupture, et avec elle l’Alternance en ce qui concerne les enfants, qui doivent impérativement passer une moitié de la semaine chez leur mère et l’autre chez leur père. « The Wheel », dont il est d’ailleurs difficile de déterminer si c’est la roue ou le volant est devenue l’emblème de la religion daviste. On aura compris qu’à travers une satire qui vise tous les intégrismes monothéistes, Le Livre de Dave traite aussi du problème, sinon de la traduction, du moins de l’interprétation : transposé et sacralisé en un autre temps et en d’autres lieux, le discours délirant d’un individu perturbé devient le fondement d’une idéologie socio-politique encore plus absurde, mais terriblement efficace comme instrument de domination.
L’acte de traduire répète celui d’écrire, si écrire c’est aller vers ce qu’on ne sait pas et se mettre ainsi en danger, à l’épreuve de l’Autre. Cette expérience-là, celle du proche et du lointain, ce livre me l’a fait rejouer d’une manière particulièrement intense. Sans doute parce qu’ici, plus que jamais, j’ai pu me conforter dans la conviction que les catégories du quoi (qu’est-ce que ça veut dire ?) et du comment (comment ça le dit) sont indissociables, sauf à détruire l’originalité de l’original.

* Robert Davreu a traduit, entre autres, Graham Swift, John Keats, Shelley. Le Livre de Dave paraît à la rentrée aux Éditions de l’Olivier.

Robert Davreu Par Robert Davreu
Le Matricule des Anges n°115 , juillet 2010.
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