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Intemporels Voix d’hier

octobre 2010 | Le Matricule des Anges n°117 | par Didier Garcia

Dans ce recueil de proses, William Goyen évoque les miséreux d’une modeste ville du Texas. Un cantique plein de nostalgie.

maison d’haleine

La Maison d’haleine est de ces livres qui ne racontent rien, sinon malgré eux, en quelque sorte sans le vouloir, parce qu’une histoire, sans crier gare, d’elle-même se raconte, ou parce qu’un détail se met soudain à gonfler, et à en appeler d’autres. Ou peut-être parce qu’à force de peindre des personnages consistants les histoires en viennent à se tisser autour d’eux, pouvant en dire alors aussi long sur une existence qu’un seul trait de caractère. Et peut-être enfin parce que certains de ces pauvres bougres ne sont plus que la somme des histoires qu’ils ont vécues, et qui les constituent…
L’ensemble de ces treize textes a pour cadre Charity, une ville insignifiante du Texas (nous apprendrons d’ailleurs plus loin qu’elle est désormais l’ombre d’elle-même, ville « morte qui tombe en pourriture »). Insignifiante et morte, elle l’est vraisemblablement pour beaucoup, mais surtout pas pour l’auteur, et encore moins pour sa mémoire. D’ailleurs, il la tutoie. À ses yeux, Charity est Trinity, la bourgade dans laquelle il a vécu jusqu’à l’âge de 7 ans. Et c’est celle où se trouve la « splendide maison déchue », entendez celle de l’enfance, autrement dit un très vieux monument, vibrant encore des conversations d’antan, gardien « des choses qui parlent après nous comme, un jour, elles parlaient en nous, et attendant que l’un de nous lui rende son langage, y trouvant le sien du même coup ». Une maison aux allures de musée, abritant oncles, tantes, cousins et cousines, et hébergeant encore toutes les voix du passé.

La quête d’un lieu et d’une identité.

Telle est, en somme, la mission que s’est assignée le poète et romancier américain William Goyen (1915-1983) : retrouver chacune des présences de ce qui fut, non pas le vert paradis de ses amours enfantines, mais ce « cristal éblouissant dans la conque radieuse du matin ». Et la maison peu à peu de reprendre vie, au gré des souvenirs et des menus épisodes qu’exhume cette plume délicate, attentive aux moindres détails comme aux objets du quotidien, en particulier ceux que d’ordinaire l’on néglige (en l’occurrence, une carte géographique épinglée sur un mur non loin de la cuisine). Et malgré tous ses engouements poétiques, cette maison n’est guère, au final, qu’un vieil arbre creux, ouvert à tous les vents, avec ses fantômes et ses craquements de bois suspects. Ou pour le dire autrement : une ruine de plaisirs passés.
Ceux que Goyen ressuscite sont de pauvres campagnards, qui passent l’essentiel de leur temps assis sur les vérandas, par exemple à observer les mouvements d’un goitre sous une peau flasque (il faut reconnaître qu’à Charity on tue le temps comme on peut), ou à se ratatiner jusqu’au jour où le vent les emporte, que ce soit vers la tombe ou vers une autre ville, ce qui revient un peu au même, puisque certains s’en reviennent dans un cercueil. De pauvres hères, à l’évidence : untel porte en lui une énorme tumeur qui lui tient lieu de cœur, tel autre s’imagine qu’en ouvrant la persienne un monde magique va paraître, telle autre encore s’épuise avec sa douleur au côté, une douleur du genre tenace, mais dont elle ne dit rien. Quant aux enfants, exception faite de l’auteur (qui vit ses premiers émois entre deux souvenirs de chasse, près d’une rivière scintillante d’ablettes), il n’est pas rare qu’ils meurent jeunes, ou qu’ils naissent avec leur lot de malformations. À Charity, la vie est à la fois si rude et si pauvre qu’ils sont nombreux à partir voir ailleurs, uniquement parce que quelque chose les appelle « loin des dimanches sur la véranda, loin des enfants dans le jardin, loin des chagrins ».. Goyen nous invite à partager leur misérable destin pendant quelques pages, pour quelques-uns d’entre eux jusqu’au bout de leur route pourrie, laquelle s’arrête parfois à la lisière de Charity.
À sa parution aux États-Unis en 1951, La Maison d’haleine a déclenché une véritable bataille littéraire. Ses détracteurs lui reprochaient notamment d’avoir osé faire des vers tout en voulant écrire un roman. Il est vrai que cette succession de « médaillons » (le terme est de Goyen lui-même) ressemble moins à un roman, voire à un recueil de nouvelles, qu’à un long poème lyrique sur le territoire de l’enfance (probablement embelli par la perte), poème au sein duquel alternent des paragraphes prosaïques et des envolées poétiques d’une beauté qui émeut. Or c’est bien là ce qu’il convient d’attendre de cette évocation, qui s’apparente à la quête d’un lieu et d’une identité, dans une Amérique encore très primitive (et proche en cela de celle dépeinte par Sherwood Anderson) : en être ému, parfois même bouleversé, et laisser cette toile d’haleines, gardienne des voix chères qui se sont tues, se refermer autour de nous, pour nous ramener tranquillement vers la nôtre.

Didier Garcia

La Maison d’haleine
William Goyen
Traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau
L’Imaginaire, 252 pages, 6,50

Voix d’hier Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°117 , octobre 2010.
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