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Domaine étranger Coup d’éclat argentin

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

Les éditions Bourgois publient l’hallucinant reportage de R. Walsh sur un massacre de civils pendant le coup d’état péroniste en juin 1956.

Córdoba est la deuxième ville de l’Argentine et le cœur universitaire du pays. On pouvait y voir exposée cet été dans les rues la ribambelle des photos des disparus de la dictature des années 1976-1985, disparus dont les « mères de mai » réclament des nouvelles chaque jeudi depuis 1977, sur la place de Mayo de Buenos Aires, face à la Casa Rosada, siège du gouvernement. C’est aussi depuis cet été, à Córdoba, que le général et dictateur Videla comparaît pour la deuxième fois devant la justice. Condamné déjà en 1985 à la prison à perpétuité, il avait bénéficié d’une amnistie cinq ans plus tard. Son procès exemplaire devrait se clore à la fin de l’année.
Parmi les quelque trente mille fantômes créés par sa dictature, celui de Rodolfo Walsh, écrivain et journaliste. Dans une lettre ouverte datée du 24 mars 1977, Rodolfo Walsh adressait à la junte militaire de Videla une dénonciation et un premier bilan du régime qui en un an avait transformé Buenos Aires en un « bidonville de dix millions d’habitants » et exécuté déjà des dizaines de milliers d’opposants ou de supposés tels. Dès le lendemain, Rodolfo Walsh était enlevé et porté disparu.

Quand le réel semble plus irréel que la fiction.

Aujourd’hui, les éditions Bourgois font paraître un de ces textes, le premier en France (à l’exception de sa lettre). Opération Massacre date de 1957. Jusqu’alors, Rodolfo Walsh avait publié plusieurs séries de nouvelles policières. Avec ce livre, l’écrivain argentin renonce d’une certaine manière à la littérature. Il y relate en trois cercles concentriques, infernaux et méthodiques, l’histoire véritable d’un crime d’état. Trois parties (Les Personnes, Les Faits, Les Preuves) qui se desserrent et se resserrent autour d’un même événement. Nous sommes en 1956. Perón, au pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, vient d’être destitué par le général Aramburu. Un deuxième coup d’état, d’origine péroniste, vise à son tour à le renverser. Alors que les « rebelles » attaquent la Casa Rosada au centre de Buenos Aires, la police, dans la banlieue nord de la ville, arrête au même moment et sans raison un groupe de civils occupés à regarder un match de boxe ; elle les fusille sur un terrain vague. Sept en réchappent.
Apprenant ce fait incroyable qu’au moins un fusillé, Livraga, est en vie, Rodolfo Walsh consacre son écriture à l’élucidation de ce mystère : « A présent, pendant près d’un an, je ne penserai à rien d’autre, je quitterai ma maison et mon travail, je prendrai le nom de Francisco Freyre, j’aurai une fausse carte d’identité, un ami me prêtera une maison au Tigre, pendant deux mois j’habiterai dans une baraque glaciale à Merlo, j’aurai sur moi un revolver, et à chaque instant les figures de ce drame viendront m’obséder : Livraga couvert de sang, marchant le long de cette interminable ruelle par laquelle il émergea de la mort, et cet autre qui s’est sauvé avec lui en détalant à travers champs au milieu des balles, et ceux qui se sauvèrent sans qu’il en sache rien, et ceux qui ne purent se sauver. »
Sa tâche est d’une apparente simplicité et d’un risque infini : il s’agit d’établir les pièces d’un dossier judiciaire, qui évidemment n’aboutira jamais à la condamnation des responsables, mais qui démonte d’une manière magistrale le mécanisme d’un mensonge d’état. Dix ans avant les Américains Truman Capote ou Norman Mailer et la littérature d’enquête, désignée par l’étiquette de New Journalism ou Non Fiction, Walsh inaugure une narration singulière. Quand le réel semble plus irréel que la fiction, la mise en scène, sans pour autant passer par le roman, apparaît nécessaire. L’auteur souligne à tel moment l’importance de tel détail pour la suite, recourt au présent de narration, n’hésite pas à restituer les pensées des protagonistes à l’aide du discours indirect libre… Les nombreux effets de dramatisation et une certaine grandiloquence peuvent agacer ; le journaliste-narrateur n’agit pour autant pas comme un dieu caché, et mentionne les lacunes de ses investigations. Les documents judiciaires des « Preuves », loin de constituer une partie annexe et redondante par rapport à la narration des faits extraordinaires, viennent apporter un contrepoint textuel et testimonial troublant.
Par une ironie dont seule l’Histoire a le secret, nous lisons aujourd’hui Opération Massacre comme l’enquête effrayante et passionnante sur la double bavure d’un état policier, en oubliant les dates de ce récit à chaud. « J’ai écrit ce livre pour qu’il soit publié, pour qu’il agisse, non pour qu’il rejoigne la longue liste des rêveries des idéologues », dit le journaliste. Sombré dans les oubliettes de la mémoire des autres dictatures argentines, son livre a basculé dans la littérature. En regard de notre époque où le moindre événement peut être qualifié d’« historique » et la plus grande catastrophe évoquée en cinq lignes, il pose plus que jamais les questions du statut de la réalité d’une part et d’autre part du redécoupage dérangeant des catégories qu’opère l’écriture.

Chloé Brendlé

Opération Massacre
Rodolfo Walsh
Traduit de l’argentin par Odile Begué
Christian Bourgois, 289 pages, 21

Coup d’éclat argentin
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
LMDA PDF n°118
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