Harare Nord, c’est Londres. Une façon de dire l’espoir, de se convaincre que, peut-être, le pays choisi pour fuir le Zimbabwe pourrait devenir familier. Espoir qui se forme avant d’y avoir mis les pieds. Seulement, dans la vie, « Tu penses que tu fais frire des pousses de soja et tout à coup paf, tu te retrouves à faire frire des morceaux de fil de fer barbelés. »
Ils sont cinq à s’entasser dans un squat crasseux à Brixton – ce quartier sud de Londres où les émeutes, ethniques ou de la misère, se succèdent depuis les années 1980, où le reggae porte haut ses lettres de noblesse, où Jamaïcains et Africains cohabitent avec les SDF, prêts chaque matin à « éteindre les vérités brûlantes de leur vie avec des seaux de bière et tout ça ». La maison triste qu’ils ont investie est dirigée par Aleck. D’être le seul, officiellement, à avoir un boulot fixe – et non des moindres, puisqu’il est vendeur –, il s’autorise à prendre « des airs d’administrateur de district ». Pour lui régler les 35 £ de loyer hebdomadaire, Farayi et Shingi passent d’un chantier au ramassage de salades, tentent sans succès d’éviter les travaux les plus ingrats – Shingi obtiendra l’admiration de la famille restée au pays de travailler à Westminster pour le Parlement – on taira qu’il y nettoie les chiottes. Tsitsi loue son nouveau-né aux dames qui fréquentent le salon de coiffure voisin, pour les besoins de démarches administratives et demandes d’aides sociales. Quels qu’ils soient, par le simple fait d’être à la merci des exploiteurs de tout crin, les débouchés professionnels d’un sans-papier demeurent uniformément dégradants.
Le narrateur qui les rejoint reste celui dont le nom est inconnu – reflet de l’anonymat dans lequel plonge tout clandestin. Menteur, voleur, maître-chanteur, caustique et désabusé – il n’a que 23ans – terriblement ignorant, mais doté d’un sens de l’humour dévastateur et sûr de lui, d’avoir été enrôlé dans les « Green Bombers » – ces brigades de jeunes plus ou moins volontaires, destinées à servir de support paramilitaire au parti ZANU-PF de Mugabe, ne reculant devant aucune exaction pour faire taire l’opposition – il prend les rênes du foyer, avec pour objectif de ramasser 5000 $ pour payer les milices qui le recherchent au pays. Mais « Harare Nord est un drôle d’endroit : tu mets des barres de Mars-là dans les poches de certains BBC alors que tu te bats pour rentrer au pays à temps. » C’est une course contre la montre qu’il engage, celle contre la décrépitude d’un régime qu’il continue de soutenir à distance, mais « même la mort se met à être déboussolée par la taille de la méchanceté de Mugabe », contre la puissance laminante de l’indigence, contre la dépersonnalisation rampante d’un exil subi, sans perspective d’intégration.
Dans ce microcosme, les parents éloignés – cousins du narrateur, oncles avides, sans compter les femmes shamans, qui, comme MaiMusindo, savent « comment remplir l’air d’insultes effrayantes qui ont des dents, des ailes et des queues » – vivants ou morts, restent les piliers d’une identité qui s’effrite peu à peu, de par la distance, les écarts trop importants, de mode de vie, de points de repère. Dans la marée humaine des millions de Londoniens, l’espace propice au maintien d’une intégrité se dissout : « il y a trop de pensées qui délirent et qui hurlent dans nos têtes et on doit les discipliner pour survivre ».
Ce combat quotidien pour garder la tête hors de l’eau, conserver sa dignité – se laver, s’habiller, se nourrir, prendre soin de son bébé –, traverser les épreuves commandées par un environnement que l’on ne maîtrise pas – ainsi de l’incapacité de Tsitsi à nommer convenablement un pub, des efforts fournis par le narrateur pour acculturer ses comparses –, s’érode peu à peu. Ce n’est pas le spectaculaire qui vient à bout de la ténacité des uns et des autres, mais une forme sournoise de lassitude, une fatigue, d’être pauvre, d’avoir faim, de se contenter d’expédients – autant de situations qui subrepticement réduisent l’humain en chacun.
Beaucoup se sont frottés à l’exercice périlleux de faire parler les sans-voix. Peu y parviennent. Brian Chikwava né en 1972 à Victoria Falls, a étudié à Bristol, et, ayant tourné le dos à ses études d’ingénieur, a reçu le prix Caine pour sa nouvelle (non traduite en français) Seventh Street Alchemy. Résidant aujourd’hui à Londres, il a su trouver pour son premier roman la voie du milieu, en façonnant une langue fascinante, mêlée de syntaxes et d’idiomes africains, de langage parlé, douée d’une spontanéité à la fois puissante et touchante, œuvrant au plus près du vertige. Une langue qui claque, serrant le réel, et prend son temps pour murmurer : « Tu sais pas quand ou de quel côté la pierre de vérité va venir en fendant l’air pour fracasser ta tête et tout amener vers sa fin ultime. »
Lucie Clair
Harare Nord de Brian Chikwava
Traduit de l’anglais par Pedro Jiménez Morrás,
Zoé, 266 pages, 20 €
Domaine étranger Ventres creux
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Lucie Clair
Dans une langue métissée et picaresque, Brian Chikwava, d’origine zimbabwéenne, offre une voix à ceux qui en sont privés.
Un livre
Ventres creux
Par
Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
