Jeanne Benameur, cœur rebelle
Jeanne Benameur n’est pas le style de femme qui mesure son investissement dans la parole. Elle s’y livre pleinement, avec une franchise qui n’empêche pas la pudeur. Dans la manière qu’elle a, parfois, de livrer plusieurs versions d’une même réponse, on saisit à quel point il lui est nécessaire de creuser sans cesse son propre langage pour qu’il soit au plus près de ce qu’elle ressent. Très souvent, elle ancre son propos autour d’un « moi » (« moi, je pense », « moi, je crois ») qui désigne plutôt que l’égocentrisme de l’artiste, la fragilité d’une réflexion nourrie plus à l’intime qu’au dogme. Un « moi » donc qui dessine à la fois une forme de modestie (ce n’est que moi) et l’exigence d’être, dans la relation à l’autre, pleinement présente.
De son bureau voisin, l’espiègle Thierry Magnier, son éditeur jeunesse et son complice fraternel, apporte parfois un café ou de bonnes nouvelles : Les Insurrections singulières font un tabac en librairies et les ventes quotidiennes présagent un vrai succès pour le roman. Un succès dont la romancière attribue le mérite, d’abord, aux libraires. Et s’en réjouit.
Que vous écriviez pour la littérature jeunesse ou non, l’enfance est omniprésente dans vos livres. Est-ce parce que l’écriture est pour vous le moyen de renouer avec le lieu des possibles, de la liberté ?
Je pense qu’avec l’écriture, je cherche quelque chose. Paradoxalement, je cherche le lieu où il n’y a pas de langage. L’enfant, étymologiquement, c’est celui qui ne parle pas.Il me semble qu’avec l’écriture, je vais chercher quelque chose qui est de ce temps-là et de cette façon-là d’être au monde, quand il n’y a que du corps, des perceptions intenses et où il n’y a pas de langage pour dire. Où le corps est directement pris dans le monde. Quelque chose m’appelle de ce côté-là.
C’est étrange de se dire que le langage ne sert qu’à ça : retrouver l’endroit où il n’y a pas de langage. J’écris avec ça, j’écris avec du blanc, du silence. C’est à l’intérieur de ce qui ne se dit pas qu’on va se rencontrer. C’est, paradoxalement, les mots qui vont y mener. Il faut que les mots soient justes pour que le lieu soit partageable.
Parfois, j’écris un mot seul dans la phrase, parce qu’il a une vibration, je la sens, j’ai besoin de la sentir. J’ai besoin de laisser l’espace dans l’écriture pour que les vibrations des mots se sentent.
On a le sentiment à vous lire que vous devez corseter votre écriture pour que l’émotion ne puisse pas déborder en tous sens. Cherchez-vous à tenir la laisse à une émotion trop sauvage ?
Sauvage, oui, je m’y reconnais bien. Mais ce n’est pas tenir la laisse à ce qui est sauvage, c’est permettre au sauvage d’exister. Si tu laisses le sauvage prendre tout, il n’y a plus de mot et il n’y a plus rien. Ce qui m’intéresse profondément, c’est la part du sauvage qui peut être partagée. Le choix des mots, qu’ils soient justes, c’est important pour pouvoir partager un peu de ce sauvage. C’est...

