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Vu à la télévision Tous aux abris !

février 2011 | Le Matricule des Anges n°120

Son cœur faisait des bonds, ses doigts, ses yeux sautaient de chaîne en chaîne, de plateaux en reportages. Ainsi Timothée vit-il les flux de manifestants grossir et se répandre, les charges policières s’enrager, les corps à terre roués de coups de matraques et de bottes, les fusillades, les galopades, la panique, les civières affluer en grand désordre dans les couloirs d’un hôpital, des blessés pissant le sang par la tête, le flanc ou le cou et peut-être rendant l’âme sous la caméra même, les maisons sans meubles où l’on était en deuil, celle notamment de la famille de Mohamed Bouazidi, le marchand de fruits et légumes privé d’étal dont l’immolation par le feu avait ouvert la Révolution… Ainsi vit-il, quand on en était déjà à plus de cinquante morts par balles policières, notre ministre des Affaires étrangères proposer au régime en difficulté l’aide du savoir-faire sécuritaire français reconnu dans le monde entier, le dictateur jouer son va-tout télévisé en s’exprimant pour la première fois (après vingt-trois ans de règne !) en arabe dialectal, et les palaces de bord de mer où les badauds le lendemain de la chute du tyran défilaient découvrir et palper, effarés, écœurés, hilares ou en pleurs, en quelles opulences le grand prédateur et son clan avaient converti leur travail, leur chômage, leurs impôts et jusqu’au moindre de leurs achats.

Depuis le Nouvel An, Timothée se vivait tunisien. Il s’en grondait, bien sûr, n’ayant, à l’accoutumée, que méfiance pour ceux qui vivent par procuration, a fortiori pour ceux qui prônent et pratiquent le droit d’ingérence. Mais, au spectacle du renversement d’un régime qu’on lui avait si souvent présenté comme indestructible (et tant mieux, n’est-ce pas ! un ami, un allié, un rempart contre le diable islamiste !), il ne pouvait s’empêcher de se projeter les images d’Epinal de la prise de la Bastille, et de relire aussi Michelet, cette page par exemplesur l’été 1789 où il n’y aurait que deux mots à changer pour en faire un éditorial sur la Tunisie à la mi-janvier 2011 : Un pouvoir qui avait, depuis des siècles, toutes les forces du pays dans ses mains, administration, finances, armées, tribunaux, qui avait encore partout ses agents, ses officiers, ses juges, sans aucun changement (…), ce pouvoir immense, multiple, qui couvrait la France, pouvait-il mourir comme un homme, d’un seul coup, en une fois ? (…) C’est ce qu’on n’aurait pas pu faire croire au plus simple des enfants.

Il y eut aussi ce que Timothée ne vit pas à la télévision. Pendant onze jours (11), rien ne transpira dans les journaux télévisés des manifestations et de leur répression. À cause de la période des fêtes qui dégarnit aussi les rédactions ? N’insultons pas leur conscience professionnelle. À cause de l’interdit des autorités tunisiennes ? Mais en d’autres temps, d’autres lieux, d’autres circonstances, la Une, la Deux et la Trois s’étaient montrées capables de contourner ce genre de barrages, ou/et de dénoncer leur existence. Ou bien la force de l’habitude, qui voulait qu’on ménageât depuis leurs indépendances, il y a un demi-siècle et plus, les autocrates dirigeant les anciens protectorats, Maroc et Tunisie, autant qu’on fustigeait ceux dirigeant l’Algérie, à laquelle on ne pardonnait pas de ne plus constituer trois départements français ? Aucune explication à ce long silence (onze jours, 11 !) ne fut fournie aux téléspectateurs, sur aucune chaîne. Et aucune ne pensa à exhumer ces pourtant toutes récentes archives (2008-2010) que Timothée rencontra aisément sur la Toile : en visite à Tunis, le président de la République française trouvant bien sévères les critiques adressées par certains (Amnesty International) au régime de Ben Ali ; de passage à Tunis, le maire de Paris estimant que la Tunisie était sur la bonne voie ; en mission à Tunis, le directeur général du FMI désignant même dans la politique de Ben Ali un exemple à suivre.

Timothée ne vit aucun membre du gouvernement français se réjouir de cette éclatante victoire de la démocratie obtenue par un peuple aux mains nues tandis que des soldats continuent d’être envoyés par lui, lourdement armés, en Afghanistan pour paraît-il l’y installer, la démocratie. En revanche, le surlendemain de la chute de Ben Ali, un envoyé spécial de France 2 se déclara soucieux que la création de milices par la population pour se protéger d’ultimes exactions des Tontons Macoute du régime déchu, n’ouvre la porte à l’arbitraire. Timothée en aurait crevé son canapé ! Quelle obscénité ! En Tunisie, il y avait vingt-trois ans que régnait l’arbitraire, et c’est aujourd’hui, que France 2 s’inquiétait de lui voir la porte ouverte, aujourd’hui où justement tout un peuple s’employait à la condamner, foutue porte. Certains, décidément, s’effraient de la liberté, sitôt qu’elle n’est plus celle du fameux renard dans le fameux poulailler.

Le dictateur tunisien avait lourdement chu de son piédestal. Mais d’autres icônes n’avaient pas trop bonne mine, non plus, au sortir de ces semaines insurrectionnelles. Au bout du compte, il apparaissait que les pilotes de bien des chars, des états ou de l’économie mondiale, conduisant avec pour horizon la rentabilité de l’argent et pour cible le coût du travail, gardaient dans l’angle mort les peuples. Or, la preuve par Tunis, il arrivait à ceux-ci d’en surgir. Tous aux abris !


François Salvaing

Tous aux abris !
Le Matricule des Anges n°120 , février 2011.