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Poches Une vie de chien

février 2011 | Le Matricule des Anges n°120 | par Lucie Clair

Opposant l’amour aux exigences de l’ordre révolutionnaire, le Hongrois Tibor Déry file la métaphore pour mieux atteindre les tyrans.

Budapest, 1948. « Par quoi pouvait se faire pardonner un jeune fox terrier parfaitement inutile (…) dans une Hongrie ravagée par la guerre qui, avec le maigre reliquat de sa fortune, allait essayer de construire un nouveau foyer, et d’un type nouveau, pour son peuple ? Il ne pouvait espérer qu’en la miséricorde, et de la miséricorde, il n’en restait plus guère dans ce pays ruiné ». Si elle avait eu accès au raisonnement humain – et à celui-ci en particulier – Niki, la jeune chienne recueillie par le couple Ancsa, aurait sans doute perdu tout espoir, dans la nature humaine, comme dans ses perspectives de survie malgré son opiniâtreté à vouloir se faire adopter. Mais Tibor Déry (1894-1977) se garde bien de sombrer dans l’anthropomorphisme. Dans ce court récit publié en 1955, le personnage central est certes cette petite chienne espiègle et enjôleuse, mais l’animal reste un animal, sans accès aux cas de conscience de ses maîtres. Et c’est bien ceux-ci qui font la force du texte, autant que sa terrible perspicacité. « L’histoire de Niki n’est guère autre chose qu’un récit fidèle de la santé » énonce le narrateur. Celle qui s’évade des corps humains ou animaux dès lors qu’ils sont encagés. Pas de santé sans liberté semble dire Niki, car « rien ne remplace la liberté, rien se saurait lui être supérieur ».
M. Ancsa est ingénieur des mines, sa femme se dédie à la propagande du Parti dans son quartier. Aucun des deux ne parvient à surmonter le deuil qui les a privés de leur fils unique, mort sur le front quelques années plus tôt. Dans ces premières années du communisme – où les médailles stakhanovistes pleuvent sur les héros de la productivité – stoïcisme et moralisme forment la colonne vertébrale des comportements staliniens. Un carcan que l’humanité du couple, transcrite par ses doutes, ses attentions, sa volonté de justesse plus que de justice, fait voler en éclats, presque à son insu, pour les besoins du bien-être d’un simple chien. Mis en situation de choisir (la garder ou la rejeter, la nourrir et la soigner quand la disette s’installe après l’arrestation de l’ingénieur…), le couple est à l’épicentre de la vraie quête morale, celle de la bonté, de l’amour inconditionnels. Fort de cette certitude : « On sait qu’il est toujours bon de veiller à l’ordre, en temps de révolution plus encore qu’en temps de stabilité, mais le ménage était d’avis que, même au nom de l’ordre, il était parfaitement inutile d’abuser de l’obéissance de qui que ce fût, homme ou bête », il incarne ce que toutes les dictatures redoutent : le discernement, le libre arbitre, l’action dictée par la conscience.
Sous l’égide de Tacite, Tibor Déry signait là un document à la fois prémonitoire et historique. « Forçats de la faim », les Hongrois furieux face aux agents de la fourrière qui tentent de s’emparer de Niki sont le reflet fidèle de l’exaspération décrite par les journalistes envoyés couvrir les événements de 1956 – insurrection spontanée, mue par une colère trop longtemps réprimée par chacun : « le pays tout entier était à la haute école de l’hypocrisie ». L’année suivant sa parution, Déry, proche de Georg Lukács, figure emblématique de l’avant-gardisme hongrois dans les années vingt, communiste de la première heure, mais exclu du Parti en 1953, s’engage aux côtés d’Imre Nagy pour la déstalinisation de son pays et sera incarcéré de 1958 à 1960.
Critique ouverte de la révolution confisquée – le ton est souvent sarcastique –, Niki est un récit réaliste fouillant le quotidien de ces années de déshérence. Et s’il offre des moments émouvants et délicieux à tout compagnon de la gente canine, c’est aussi un récit doté d’un double fond – derrière la façade du monde et les pitreries de Niki, les arcanes troubles du politique et de ses déraisons rejoignent l’absurde kafkaïen, et mettent à nu « la cruauté du prince ».

Lucie Clair

Niki de Tibor Déry
Traduit du hongrois par Imre Laszlo, postface de Làszlo F. Földényi
Circé poche, 160 pages, 7,50 €

Une vie de chien Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°120 , février 2011.
LMDA papier n°120
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LMDA PDF n°120
4,50