Elle l’avait rencontré dans un café parisien début 1931. Elle, Leonor Fini (1908-1996) – surnommée Gattora, « la femme-chat » –, était une jeune Italienne venue comme tant de ses compatriotes peintres se mêler à la vie artistique et littéraire du Tout-Paris. Lui, bien né, est un de ces « étranges garçons, extrêmement timides, cultivés, infantiles et détachés de la vie quotidienne », cherchant furieusement sur la page, dans les musées et les voyages ce qu’il allait exprimer plus tard avec bonheur dans sa prose sensualiste. Il s’appelait André Pieyre de Mandiargues (1909-1991).
Du moment où ils firent connaissance jusqu’au milieu des années 40, quand s’achève cette volumineuse correspondance, ils vécurent passionnément l’un pour l’autre à défaut d’être l’un près de l’autre. Ces deux-là ont-ils jamais formé un couple ? Une paire plutôt, que tout assortit : l’indépendance d’esprit, une créativité inclassable, la soif d’expériences. Tout les rapproche, tout les sépare. Et d’abord leurs escapades, outre-Atlantique pour l’une (c’est l’épisode new-yorkais si haut en couleur), à travers l’Europe pour l’autre qui sillonne les routes au volant de sa Buick. Entre eux, plus que de l’attachement, plus que de l’affection, il y a admiration, adoration même. Dans la première lettre, datée de 1932 et signée par Leonor, perce déjà cette impétuosité inquiète qui caractérisera leur amoureuse amitié : « Les séparations sont ignobles, que ce soit pour un jour ou pour quelques heures. Le mot partir a quelque chose d’énigmatique, d’imprévu et parfois, craint-on, d’irréparable ». La dernière, en date du 3 décembre 1945, renferme le vœu d’un cœur que le temps n’a pas flétri ; cette fois c’est Mandiargues qui tient la plume : « Et si nous laissions (…) tous les êtres que nous connaissons pour disparaître, le chat gris, toi et moi, à bord d’un beau bateau tout capitonné, rempli de faisans, de miel et d’esclaves, et voguer vers les îles où poussent le sucre et le chocolat et où l’on traie, au chant des sirènes, de grosses vaches pleines de rosolio ? J’aimerais tant ». Le temps du dernier verbe, ici, résume tout : ces deux-là se seront aimés au conditionnel.
Entre les deux lettres, alors que passent les années, les amants et les orages de l’Histoire, et que grandissent leurs notoriétés respectives, s’entendent la frustration et le manque de l’autre. L’autre qui est ailleurs, intouchable ; cet autre tant aimé dont l’ombre portée occupe rêves ou projets. Ces deux-là sont des êtres divisés dont les missives sonnent comme des prières qui exhalent l’encens. Elle : « Tu es l’être que j’aime le plus au monde. » Lui : « Je t’aime avec une avidité terrible, je voudrais être dévoré par toi. » Elle : « L’affection que j’éprouve pour toi est un des seuls sentiments authentiques qui m’habitent. » Lui : « Tu es un être divin et royal, je t’admire et t’adore de plus en plus. » Pas une seule des quelque cinq cents lettres qui ne se fassent plus ou moins l’écho d’une sorte de dévotion. Sommation constante, appel éperdu, convocation ardente, cette correspondance met à l’épreuve la fidélité de leurs sentiments.
Cet échange nous fait aussi entrer dans la coulisse d’une époque artistiquement effervescente ; artistes, galeristes, critiques d’art, écrivains, dandy, mécènes et autres cocottes sont croqués à travers les portraits, rarement tendres, que brosse surtout Leonor Fini. Là, elle mérite bien son surnom : ronronnante avec Mandiargues, toutes griffes dehors avec les autres qui jamais ne trouvent grâce à ses yeux. « Nos êtres aimés et nous-mêmes sommes de beaux phéniciens immortels », écrivait-elle. De cette immortalité la correspondance est le miroir.
Anthony Dufraisse
L’Ombre portée. Correspondance 1932-1945 de Leonor Fini et André Pieyre de Mandiargues, Le Promeneur, 501 pages, 22,50 €
Histoire littéraire Courriers du cœur
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Anthony Dufraisse
Entre Leonor Fini et André Pieyre de Mandiargues tout est question de désir et de distance. Ils se seront aimés au conditionnel.
Un livre
Courriers du cœur
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
