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Égarés, oubliés Le squelette du père

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

C’est dans le grenier de la maison familiale de Baulon, près de Rennes, que l’enfant Edouard Ganche, fils du médecin de campagne Alexandre Ganche (1853-1893) a fait l’apprentissage le plus marquant de son existence. Autour de la malle où son père avait rangé ses affaires de carabin, il s’initia seul à un monde particulier qui lui infusa le goût de la médecine et une fascination extraordinaire pour la mort. La discipline médicale, Edouard Ganche, né le 13 octobre 1880, en avait fait l’expérience pour avoir parcouru la campagne dès l’âge de 7 ans aux côtés de son père. à 13 ans, au moment de la mort de ce dernier, il disposait d’une connaissance étendue de l’anatomie, des pathologies, de la pharmacie et des pratiques chirurgicales. La fascination, naturellement due à l’admiration qu’il portait à ce père – il en a donné un beau portrait dans Mes débuts dans la médecine. Un médecin de campagne en 1889 (Denoël, 1936 et 1939) – se cristallisa sur le squelette d’un homme que son père avait acquis dans le cadre de ses études et qu’il avait conservé dans la malle.

« Mais comment diable pouvez-vous… »

Abandonnant la maison familiale avec sa mère – qui lui avait appris le piano – après le décès, le jeune Edouard eut un geste de pitié pour les os noircis, en déshérence, de l’inconnu du grenier : il enterra le squelette usé, si l’on ose dire, dans le jardin et n’oublia jamais le compagnon qui avait occupé ses jeux et ses rêveries métaphysiques et qui lui avait valu plus tôt quelques cauchemars. Le squelette aurait une influence profonde.
Critique littéraire puis musical du Petit Rennais à partir de 1901, Edouard Ganche, qui suit des études de médecine, tâte d’abord de la littérature. En 1903, il publie et fait jouer le 10 janvier au théâtre municipal de Rennes une comédie, Soubrette (Paris, Pigeon éditeur), qui ne manque pas de rythme, et il en prévoit d’autres : La Pieuvre (comédie) et Le Remords (drame) qui n’ont pas vu le jour. Pourtant, le cours de sa vie change : atteint de surdité, il doit interrompre ses études et s’établit à Paris la même année. Etudiant l’art, il fréquente cependant les amphithéâtres de dissection et la clinique du docteur Doyen. Il en conçoit en 1909 une œuvre singulièrement forte, Le Livre de la Mort dont on attend avec impatience la réédition par La Clé d’argent dans sa version remaniée de 1938. La critique est frappée, les écrivains estomaqués. Comme il l’explique dans une préface inédite : « La particularité de cette œuvre est d’être inspirée par la mort de l’homme, par son cadavre et par ses restes. C’est l’examen de la mort, face à face avec elle dans la réalité, et la peinture des émotions et des effrois qu’elle peut provoquer. Nous avons écrit ces douze scènes d’épouvante entre 24 et 26 ans. Durant trois années nous vécûmes en tête à tête avec la mort, pouvons nous dire, observant ses manifestations les plus horribles, dans le domaine médical. »
Dans la continuité des Recherches historiques et critiques sur la Morgue menées par Firmin Maillard (A. Delahays, 1860), Edouard Ganche donnait la version fictionnée mais non atténuée d’une certaine brutalité de la réalité des corps. L’audace était nette et ramène sans doute à celle, contemporaine, de Marc Stéphane décrivant en client plutôt qu’en praticien l’asile de La Cité des fous.
Familier des derniers soupirs depuis son jeune âge, Edouard Ganche s’explique la répulsion que provoque le corps inanimé : « Le cadavre de l’homme nous impressionne parce qu’il préfigure le nôtre, est putride, et nous met en présence de cette mort que notre vie refuse mais recevra. » Mais il ne fait pas toujours preuve de la réserve du médecin, notamment lorsqu’il ouvre son livre sur une « Litanie de la mort » : « Ô mort, divinité des ténèbres, des deuils, des afflictions ; invincible et obstinée ennemie de la Vie ; bourreau des êtres, force mortifère de la Nature, inévitable but des existences, triomphatrice éternelle, aie pitié de nous (…)  ».
Ce recueil de contes morbides est le chef-d’œuvre d’Edouard Ganche, qui n’en resta pas là. Athée, il collabora par exemple entre 1909 et 1917 à La Vie mystérieuse, une revue presque ridicule menée par Alcanter de Brahm dans les contrées spiritualistes. Son livre suivant fit un flop : Lettres d’amour à une jeune fille (Auteurs modernes, 1910) lui valut de Jean Clary cette note : « Ce volume m’a rappelé (en meilleur style) le Parfait Secrétaire des Amants (…) il sera utile à bien des calicots en folie d’écriture. Après le puissant volume du Livre de la Mort nous étions en droit d’attendre autre chose que cette passionnette d’un moindre intérêt. » (Pan, 1910, p. 334). L’amour peut rendre mièvre.
Quoi qu’il en soit, Ganche épousa la pianiste Marthe Bouvaist (1888-1971), premier prix de conservatoire, originaire de Lyon, qui faisait notoirement trois têtes de plus que lui. Emporté par la musique, il parcourt dès lors l’Europe sur les traces de Chopin, auquel il se consacre désormais. Musicologue et collectionneur de premier plan, il rédige force essais à son sujet, et publie les œuvres complètes, du compositeur, The Oxford Original Edition of Frédéric Chopin (O.U.P., 1932, 3 vol.). Ce qui ne manque pas d’amuser le moqueur Léautaud qui, à la date du jeudi 21 novembre 1940 ne peut s’empêcher ce trait : « (…) Edouard Ganche, sourd comme un pot, avec ses ouvrages d’exégèse musicale sur Chopin, à qui je disais un jour : “Mais comment diable pouvez-vous en savoir quelque chose, puisque vous n’entendez rien !” ». Installé à Lyon avec son épouse, Edouard Ganche n’avait probablement plus cure de ce défaut. Il allait rejoindre les limbes qui l’attiraient tant le 31 mai 1945.

Éric Dussert

Le squelette du père
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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