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mai 2012 | Le Matricule des Anges n°133

Dimanche dernier dans la rue Albert après la sieste, un grand nombre de Cambodgiens sortis de la salle des fêtes avaient nettement envie de se mettre sur la gueule. Ils étaient saouls. Un type surtout, retenu par ses copains, en voulait à un autre, plus grand, cramponné sur le trottoir d’en face par les siens, il braillait fuck you, fuck you all ! Il avait l’air bien raté leur banquet, au moment des pousse-café. Fuck you all ! est la seule phrase complète que j’ai entendue ce jour-là. On peut être assez d’accord, d’ailleurs, sauf que ne voulant pas prendre partie, je n’ai pas choisi de trottoir et j’ai avancé au milieu de la rue vide, ce dimanche après-midi. Je suis arrivé à hauteur du foyer des Maliens, parmi ces grands types qui palabraient, pas du tout impressionnés par les menaces des Cambodgiens éméchés ou les tristes policiers-policières du grand commissariat, occupés à fumer des cigarettes, à téléphoner chez eux, à se geler dehors en attendant de se rendre utiles à la population, appelés pour tel crime crapuleux : un Cambodgien ensanglanté sur le trottoir, une bouteille de whisky vide à la main. Non, me touchez pas, fuck you all !! Appel à toutes les unités ! Vous avez vos papiers monsieur ?

Depuis le temps que j’habite là, il ne m’est plus désagréable de rester baguenauder dans le quartier, d’ailleurs, on a eu notre été en mars et ce mois-ci le temps pourri décourage les balades longue distance. J’ai tourné dans la rue de Tolbiac, je suis allé à la boutique sncf, dans un cagibi de verre on peut acheter à une machine des billets de train, mais la dernière fois, je suis resté coincé dedans un bon quart d’heure, j’ai renoncé. Ensuite, direct vers le supermarché des frères Tang, où nombre de personnes transies faisaient leurs courses, et, dès 5 heures, la queue devant la Mangue verte, un des meilleurs restaus de cet endroit. On pourrait passer sa vie là en somme, à longer des rues en général désertes, ou remplies de gens qui ne sont personne en particulier, juste des paires de jambes et d’yeux, longtemps. Ah, ces dimanches !

J’ai poussé pour me perdre jusqu’au stade Charlety, il était bien vide cette fois-ci. Les martiens venaient sans doute de déguerpir, dérangés à cause (au choix), des prochaines élections, de la dernière brocante, ou des championnats d’athlétisme du dimanche passé. Des jeunes gens ont couru, sauté, jeté des trucs et des machins en espérant, un jour, faire la même chose ailleurs, lors d’un plus grand championnat. Je n’avais pas prévu que mon vieux cœur allait battre la chamade en prenant le tramway. Une jeune femme droit sortie d’un tableau de la renaissance italienne lisait un roman de D.H. Lawrence, et quand son regard a croisé le mien, je me suis demandé pourquoi ma vie ne recommencerait pas juste à ce moment-là ? Par ailleurs elle était percée de partout, oreilles, nez, menton, arcades sourcilières, et même à la nuque, une sorte de bâtonnet brillant avec des boules au bout, ça n’avait plus rien à voir avec les jolies femmes peintes du 17e siècle italien. Je suis sorti porte de Choisy, puisqu’elle descendait là aussi, euh… mademoiselle !… et puis non. Je l’ai perdue de vue. Et voilà. Ça vous arrive souvent, des trucs comme ça ?

C’est plein de pétales morts le long de la piste cyclable, et des pollens de marronniers. Quelque chose me sifflait aux oreilles : serait-ce la fin de ma partie ? Je m’en suis retourné vers la rue du Château des Rentiers. Devant le boulodrome attenant au gymnase Carpentier, un concours s’enlisait dans des odeurs de frites et de brochettes merguez, agneau, poulet. Ça sentait pire la frite, ce dimanche-là. Non merci vraiment je n’ai pas faim. Ah oui c’est pour les orphelins d’Auteuil ? Ben merguez, s’il vous plaît. Entre la jolie fille et les tournois de pétanque il doit bien me rester quelque chose, à part les sandwiches aux merguez, oui mais quoi ? Ne pas être né de la dernière pluie, au bout de la rue du Château des Rentiers, un dimanche d’avril un peu froid. Mon fiston, ayant gagné trois mobylettes à refaire pour son anniversaire – une BB de 1965, une 104 de 1972 et une seulement pour les pièces détachées, manifestait un entrain magnifique avec une clé de 12 à la main, une lampe de mineur au front, et des papiers imprimés sur les sites spécialisés, pour réparer les très vieilles mobylettes. Aller au Louvre en mobylette voir la jolie fille du T2, ah suffit, à la fin !

Les élections ! elles sont enfin arrivées. On les aura attendues longtemps par ici. On a eu les écoles avec les classes en moins, les petits gosses qui zonent l’été, les gens qui foncent vers les poubelles du Naturalia bio et des Franprix vers les 6 heures du soir. La Halte des Avenirs des sans-abri détruite et remplacée par de grands bureaux à ordis. Je pense aussi à ceux qui sont partis, ces dernières années, m’est avis qu’ils aiment bien nous voir gagner et lui perdre ? Il aura vraiment fait des dégâts, cet ancien président-là. Neuilly se porte toujours aussi bien. Ces derniers temps mes fistons ont fait le ménage des essuie-glaces, dès qu’ils voyaient de ses publicités, le soir, sans barguigner, pas du tout comme quand ils doivent mettre la table ou ranger leurs affaires. J’étais fier d’eux, sans leur dire rien. La vie va continuer sans lui, bientôt des gens raconteront leurs histoires des années d’avant, en les exagérant un peu. Ce seront de vieilles histoires qu’ils nous auront déjà servies. En attendant, nous sommes seulement aujourd’hui, dans la rue du Château des Rentiers. Un grand vent vient de la mer, parole, on s’y croirait ! Au-dessus de l’immeuble des travailleurs migrants, un hélico survole le boulevard périphérique, ou bien se dirige-t-il vers Henri-Mondor à Créteil ? Sur le trottoir un petit homme à l’arrêt du PC2 que j’aperçois tous les matins lève les yeux vers le même endroit. Quand il rebaisse la tête, les feux des Maréchaux passent au vert, et la vie s’emballe comme jamais.


Dominique Fabre

Pièces détachées
Le Matricule des Anges n°133 , mai 2012.
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