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Domaine étranger Père et fils

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

Aux côtés d’un père que la maladie d’Alzheimer dépossède de soi, Arno Geiger relate, au jour le jour, l’expérience d’un partage inattendu, inespéré.

Le Vieux roi en son exil

Comment aimer ceux que nous aimons ? Nul doute que cette question taraude, sourdement, chacun de nous – et qu’elle se fasse plus pressante encore en certaines situations. La maladie, et l’approche de la mort, nous mettent au pied du mur. Arno Geiger l’avoue d’emblée : dès lors que la maladie d’Alzheimer – et « la démence » qui l’accompagne, ou la définit – a été diagnostiquée, c’est le remords qui fut le premier sentiment, remords de n’avoir pas compris plus tôt, d’avoir attribué les « absences » du père à ses « défauts », à sa « tendance à l’individualisme ». Autour de lui, tous croyaient que le vieillissement n’avait fait qu’aggraver la solitude et le silence qu’il semblait, depuis de longues années déjà, avoir choisis. Mais le second sentiment est un soulagement, ou même un espoir paradoxal : il sera plus facile d’accompagner ce père auquel la maladie ôte toute culpabilité possible. Comme si elle avait fait place nette : « Il y a là quelque chose entre nous qui m’a amené à m’ouvrir au monde. C’est en quelque sorte le contraire de ce qu’on reproche d’ordinaire à la maladie d’Alzheimer – de couper les liens. Parfois des liens se nouent. »

Le chat et la souris.

Dès lors l’amour prend la forme d’une attention constante, de la recherche quotidienne d’une stratégie pour éviter au moins que la souffrance ne l’emporte. Il s’agit bien, en effet, d’ « un jeu du chat et de la souris, avec notre père et nous-mêmes dans le rôle de la souris, la maladie dans celui du chat. » Et le texte, sans doute tissé à partir des notes d’un journal tenu régulièrement, témoigne de la même patience souriante, d’une sorte de savoir-survivre en s’efforçant de ne céder jamais à la panique, ou à la révolte. Assez proche en cela de la démarche d’Annie Ernaux (songeons à Une femme ou à La Place), Geiger parvient avec maîtrise à associer la lucidité à l’émotion, la tendresse à l’analyse : il tente, dans un même mouvement, d’approcher, avant qu’il ne soit définitivement trop tard, l’individu que fut ce père, et de décrire ce que socialement, historiquement, son existence a pu représenter. La mémoire qui s’éteint progressivement fait de lui une sorte de roi Lear en proie à l’exil : « Une personne atteinte de démence a perdu, en raison de son délabrement intérieur, le sentiment d’être en sécurité, et elle éprouve la nostalgie d’un endroit où celle-ci lui serait rendue. Mais comme cette sensation de confusion ne s’estompe pas, même dans les lieux les plus familiers, vous n’êtes plus chez vous-même dans votre propre lit ». Mais cette mémoire effacée est aussi le symbole du monde auquel il appartenait, un monde rural, modeste, à l’horizon bien délimité, qui disparaît (comme a disparu l’Yvetot des récits d’Ernaux) et dont il tente une résurrection – mais il n’obtient, avoue-t-il, qu’une « maigre récolte », « quelques brins oubliés sur le champ moissonné ». Nous parvenons cependant à imaginer une jeunesse heureuse que vient bouleverser l’incorporation, à 17 ans, en 1944, dans la Wehrmacht, la mort frôlée de près dans un camp de prisonniers, et le retour en ce bourg provincial où l’attend une carrière de petit fonctionnaire consciencieux et dont il ne voudra plus jamais s’éloigner.
Bien sûr la lutte contre la folie est aussi une lutte pour les mots, et c’est à travers les mots que la raison parfois, comme par éclats, ou éclairs, témoigne d’une humanité préservée. Geiger recueille alors, avec un mélange de piété et d’amusement, les phrases du père où s’invente une poésie inattendue – et d’autant plus émouvante. Ainsi, regardant autour de lui, dans la maison de retraite, ses semblables, déclare-t-il : « Nous ne sommes rien que des rapiécés ». Laissons-lui donc le dernier mot, en guise d’épitaphe : « Je ne suis qu’un humble passant sur la terre de Dieu, un qui ne fait pas de grands bonds et laisse vivre toutes choses ».

Thierry Cecille

Le vieux roi en son exil
Arno Geiger
Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay
Gallimard, 180 pages, 17,50

Père et fils
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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