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Domaine étranger Paradis perdu

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

Les pieds en Caroline du Sud et le cœur au ras de la vie, Ron Rash écrit des romans puissants. Une œuvre troublante dans laquelle se chamaillent la noirceur du monde et sa fragile beauté.

Le Monde à l’endroit

De sa prime enfance, l’Américain Ron Rash garde des souvenirs cuisants. Appréhender le langage est pour lui une terreur. Il ne parle pas, ou quand il s’y risque, il bégaie. Il connaît la solitude, une sorte de mise en quarantaine sociale, affective. Aujourd’hui, à presque 60 ans, gestes à l’appui, il se souvient de cette période avec tendresse, et peut-être, une pointe de nostalgie. Il fait voleter ses mains, met en scène les mots, ses ennemis de jadis, et les compare à des papillons, ces bestioles fragiles et magnifiques, aux couleurs vives, changeantes et attirantes, mais impossibles à capturer. Rien d’étonnant alors qu’une fois adulte, le rêveur craintif et obstiné devienne poète, un manipulateur de rythmes, d’images, un illusionniste.
Ron Rash a publié plusieurs recueils de poésie, de nouvelle, et cinq romans. Trois sont traduits en français et ont pour cadre sa terre, la Caroline du Sud. Les trois ouvrages se font écho : l’âpreté de la vie d’une noirceur incandescente est sans cesse malmenée par la beauté de l’écriture – une espèce de bonté.
Un pied au paradis (traduit en 2009) est un roman requiem, cinq voix pour un seul drame. À tour de rôle, chaque narrateur entre en scène et donne sa version de l’intrigue. Un jeune homme, violent et séducteur disparaît alors que bientôt la vallée sera noyée pour le plus grand profit d’une compagnie d’électricité. Dans les années cinquante, un monde s’efface, celui de la ruralité, pour laisser la place à un autre, sans foi ni loi. Dépossédés de leur terre où errent encore des fantômes cherokee, malmenés par des peurs ancestrales, des jalousies sempiternelles, hommes et femmes se frottent à la mort avec rage et dignité. Serena (traduit en 2011) plonge dans les soubresauts implacables de la crise de 1929 par le biais d’un des personnages à la fois les plus magnifiques et les plus exécrables de la littérature. Serena, belle et cruelle, séductrice et impitoyable, est une ambitieuse extraordinaire, une vraie garce. Déforestation, esclavagisme, meurtres : rien ne l’arrête dans sa course effrénée au pouvoir, à l’argent. Monstre d’égoïsme, de haine, elle chevauche, femme Hannibal, un aigle à la main, fière de sa puissance destructrice… à l’image des États-Unis.

Le paysage comme maître à penser.

Le Monde à l’endroit, qui paraît aujourd’hui, se déroule à la fin des années soixante-dix, l’époque d’un autre basculement. Travis, 37 ans, se cherche et va se confronter la dure réalité de la vie et des sentiments. Un peu paumé, un peu rebelle, il se met sous la protection d’un ancien prof, Leonard, un type revenu de tout, dealer à ses heures et passionné d’Histoire, celle de sa terre, où se déroula un massacre. C’était pendant la guerre de Sécession. Chassé-croisé entre le jadis et maintenant, la guerre et l’injustice, l’héritage et la responsabilité, les meurtrissures et la désespérance, Le Monde à l’endroit, pur roman d’initiation, prend le parti de mettre au jour des plaies anciennes et toujours suintantes pour mieux inventer une réconciliation, si minime soit-elle. Dialogue Travis – Leonard : « Des gens morts depuis un temps fou. Et quoi qu’ils aient fait, ce sont eux qui l’ont fait, pas leurs descendants. Alors, d’après vous, ça ne devrait plus compter pour personne que votre famille ait participé au massacre ou ait été massacrée ? » 
Ron Rash se défend d’être un romantique, et pourtant… Ses romans sont des épopées au centre de l’âme humaine, des aventures existentialistes sous le ciel de la Caroline du Sud, là où sa famille a pris racines depuis plus de deux siècles. Dans la lignée d’esprits tutélaires bienfaisants (William Faulker, Flannery O’Connor), et proche de son contemporain Larry Brown, un autre écorché vif, l’écrivain revendique sa terre, lieu d’ancrage sentimental, lieu d’inspiration. Le Sud comme métaphore de la marche du monde, comme territoire d’exploration de l’humanité. Le paysage comme maître à penser, à fabriquer des hommes – ou des personnages. Et la littérature pour creuser le sillon, sonder à l’infini des interrogations : qui domine, qui a le pouvoir ? Est-ce l’homme ou la nature ? L’environnement, volontairement rural dans l’œuvre de Rash, joue un rôle capital. Il est un personnage à part entière, à la fois ange et démon, esprit réconciliateur et force infernale. Ron Rash va encore plus loin, pousse sa maîtrise de la fiction en imposant à chacun de ses romans une narration finement tressée, dans laquelle passé et présent se télescopent et finissent par imploser. La filiation et la transmission sont deux autres poutres maîtresses de ses histoires construites au millimètre près, comme ces charpentes qui défient les siècles. De quoi, de qui sommes-nous les héritiers ? Que laisserons-nous à nos enfants ? De l’amour ? De la haine ? Évidemment, Ron Rash déjoue les pièges de la morale. Entre le bien et le mal, la frontière est illusoire. Éclate alors toute une gamme de contradictions existentielles, d’ambivalences toutes portées par une écriture au lyrisme foudroyant.

Martine Laval

Le Monde à l’endroit
Ron Rash
Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez,
Le Seuil, 288 pages, 19,50

Paradis perdu
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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