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Intemporels Point final

janvier 2013 | Le Matricule des Anges n°139

Cinquième et dernier roman de l’Américain William Gaddis, Agonie d’agapè annonce la mort de l’art. En montrant les dents.

Agonie d’agapè

Au sortir d’une opération, un homme (à la fois narrateur et alter ego de l’auteur) se retrouve à l’article de la mort : la médecine l’a découvert « métastasé à l’intérieur des os ». Fidèle malgré lui au commandement du Christ dans saint Jean (« Travaillez pendant que vous avez encore la lumière »), il entreprend d’en finir avec un travail qu’il a commencé depuis belle lurette et qui est censé porter sur « l’effondrement de tout, du sens, du langage, des valeurs, de l’art ». Une déroute totale, rien de moins.
Au départ, William Gaddis (1922-1998) ambitionnait d’écrire un essai sur la mécanisation dans les arts, via une histoire exhaustive du piano mécanique aux États-Unis. Pendant près d’un demi-siècle, il a donc entassé des milliers de pages de notes. Mais à l’arrivée, c’est tout autre chose que le lecteur découvre. Et bien malin celui qui pourra dire exactement de quoi il s’agit. La seule certitude que l’on puisse avoir devant un tel livre c’est l’impossibilité dans laquelle on se trouve à le résumer. Ou à le présenter de manière définitive, en l’empoignant par une formule. Tout juste peut-on essayer d’en donner une idée, ce qui ne sera déjà pas si mal.
Agonie d’agapè est le monologue, fait d’un unique paragraphe (à lui seul l’incipit occupe déjà deux pages), d’un homme qui sait que ses jours sont comptés. Contraint d’imiter Oblomov malgré lui (le héros de Gontcharov passe ses journées alité pour son bon plaisir), cet « homme dans le lit » examine les notes qui se trouvent à portée de sa main, et parfois un livre, dont il rend aussitôt compte, comme s’il craignait qu’il ne soit bientôt trop tard pour pouvoir en parler.

Musicalité du texte.

Cette exhumation, qui semble devoir tout au hasard, va lui permettre de ramener à la surface de beaux morceaux d’anthologie (en cela, le narrateur a la main plutôt heureuse). On va avoir droit à ce « bon » Tolstoï, qui dit ici des choses magnifiques (le contraire eût été étonnant) : « les mauvais livres m’aident davantage à discerner mes propres erreurs que les bons. Les bons livres me réduisent au désespoir ». Et l’on aura une belle dose de Flaubert (que l’on verra plusieurs fois vomir sa haine sur ses concitoyens), de Platon, de Melville et de quelques autres.
Le narrateur a beau être moribond, il n’en a pas perdu sa véhémence pour autant. Bien au contraire. On dirait même qu’avant de mettre un point final à son séjour terrestre il entend s’insurger une dernière fois, pour son plaisir sans doute, mais aussi afin de régler son compte à cette société qui est en train d’assassiner l’art et de tuer ce repas fraternel, ce festin d’amour qu’était l’agapè pour les Grecs. La satire n’est donc jamais très loin dans ces pages : « aujourd’hui tout le monde donne des prix pour divertir ce troupeau passif qui n’attend que ça » (ce pourraient être les mots de Flaubert). Ainsi, le prix Pulitzer – c’est un exemple parmi d’autres – n’est guère qu’une « souillure », et l’on ne soupçonnera pas Gaddis d’une quelconque aigreur puisqu’il a lui-même reçu par deux fois le prestigieux National Book Award.
Pour le lecteur, la principale difficulté reste de parvenir à suivre le fil, car les digressions sont incessantes, et il y a toujours quelque chose pour enrayer la pensée du narrateur : des problèmes physiques, qu’on lui pardonne volontiers (« peux même pas sentir mon pied gauche engourdi du genou jusqu’en bas »), l’héritage de ses filles, qu’il cherche à régler au plus vite, la pile de documents dans laquelle il plonge régulièrement une main aveugle, dans laquelle il sait avoir à peu près tout mais où il ne retrouve jamais rien, sinon ce qu’il ne cherchait pas et qu’il offre séance tenante, quand ce n’est pas son crayon qui lui donne du fil à retordre (« trouver le crayon, j’avais un crayon me remettre au travail c’est le seul refuge mais où est-ce que j’en étais ? »)… D’où, au final, cette impression d’un livre un peu bègue, qui ne parvient jamais à trouver son propre souffle : « heureusement qu’il était sourd sinon il, du sang sur le, regardez-moi ça ».
Agonie d’agapè est probablement une réflexion sur le déclin de l’artiste dans nos sociétés modernes, à l’intérieur desquelles « la popularité d’une œuvre est la mesure de sa médiocrité », comme l’a affirmé Melville, à supposer qu’il faille croire Gaddis, qui a l’étrange manie de ne jamais citer ses sources. Mais on peut y lire à peu près ce que l’on veut. Et l’on peut même prendre le plaisir de lire certaines pages à haute voix, afin de mieux percevoir la musicalité du texte, qui rappelle souvent l’oralité de JR. Et se laisser gentiment étourdir par cette expérience limite placée sous l’influence de Thomas Bernhard. Mais quelle que soit la lecture choisie et quel que soit le sens qu’on lui donne, l’on aura toujours l’impression d’un livre inépuisablement vivant, qui continuera de livrer ses secrets à chaque nouvelle lecture – ce qui est la marque des plus grands.

Didier Garcia

Agonie d’agapè
William Gaddis
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
Plon, 144 pages, 17

Point final
Le Matricule des Anges n°139 , janvier 2013.
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