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Domaine étranger La parole dénudée

mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143 | par Benoît Legemble

Entre fureur et apaisement, Jeremy Chambers raconte l’itinéraire d’un ouvrier taiseux revenu des affres de l’alcool. Le récit sensible d’une mémoire au fer rouge, les lèvres closes.

Le Grand ordinaire

Polymorphe et pudique, le premier livre de l’Australien Jeremy Chambers s’impose à l’ombre tutélaire de Steinbeck. Il porte en lui le sceau écarlate de la pure perte, d’un prolétariat sacrifié, et donne à entendre une langue épurée à l’extrême – dont on pressent qu’elle est celle du point de non-retour. Derrière l’apparente simplicité d’une trame qui tiendrait aisément dans un dé à coudre, le texte révèle toute l’ampleur poétique du projet. Véritable jeu de poupées russes, il est fondé sur un décalage profond entre ce qui est annoncé à l’initiale du texte – ce « grand ordinaire révèle » qui donne son titre à l’œuvre – et la réalité du drame quotidien, qui se joue souterrainement au sein d’une petite communauté agricole du sud du pays.
En livrant les chroniques du labeur d’un groupe de saisonniers, Chambers élabore la première strate de son édifice tragique. Ici, l’art de la feinte réside sur la subversion du point de vue. De faux-semblants en trompe-l’œil, il s’agira donc de jouer sur la distance imposée par le biais de Smithy, un narrateur peu loquace qui enregistre, consigne mentalement chaque bruit, chaque parole, jusqu’au moindre mouvement esquissé dans son chant de vision. Une langue brute et rêche, hantée de chants expressionnistes, que rien ne vient parasiter, comme repliée sur elle-même. Avare en parole, Smithy est devenu dur au mal. À force de boire, jusqu’à perdre l’ivresse poétique. Désormais, il est le simple témoin de la reproduction de cette danse macabre, de l’ébriété perpétuelle qui est celle des travailleurs accablés par la vigne. Aussi ne souhaite-t-il plus rien dire, tandis qu’autour de lui, un flot logorrhéique de paroles semble s’abattre sur le bar. Car, une fois libérées, les lèvres « déversent leurs flots de paroles, le volume des voix augmente sans arrêt, les hommes crachent ce qu’ils sont gardé en eux durant des jours, des semaines, une vie entière ils voient seulement des visages brouillés et ils s’adressent non pas aux hommes mais à une entité plus vaste que les hommes et ils ignorent qu’elle est vide et indifférente ». Smithy assiste à la scène en opposant son silence. À cette quête sans fin de l’abandon de soi, où la frustration finit par s’évaporer, tandis que les verres se remplissent. Une zone grise où les catégories d’ivrognes sont toutes annihilées, comme noyées par le drame de la parole : « il y a les hommes qui parlent et ceux qui sont silencieux et ceux qui parlent ne savent pas ce qu’ils disent et ceux qui sont silencieux n’écoutent pas, mais ils boivent pour atteindre ce silence, le silence de leur âme. »
Contraint à la sobriété perpétuelle pour ces mêmes raisons, le narrateur est le spectateur d’une déchéance généralisée inéluctable, à laquelle il a lui-même participé autrefois. S’il porte le fardeau de cet échec, Chambers esquisse une trajectoire qui est celle de l’excavation. Sous bien des aspects, Smithy est une image pieuse. Une sorte de rédempteur, entièrement occupé à sa tâche, sondant inlassablement la faille qu’il a créée. Ainsi en va-t-il des photographies familiales jetées à la poubelle pour un verre de trop. Des stigmates d’une sainte famille aux allures de coquilles vides, pourtant recueillis par son fils – l’enfant éternellement dévasté. L’adulte éternellement « bon-à-rien », marqué par la désertion paternelle et voué à fuir à son tour. Smithy est un être hanté par ses démons. Comme les clients du bar ou ses collègues au travail, il est secrètement rongé par le regret. Mais aux dérobades de joli cœur offertes par Roy, don Juan sur le retour, chassé par les jeunes amazones qu’il tente vainement de séduire, Smithy oppose sa lucidité et son réalisme. Comme en écho à l’assertion de Camus, il sait désormais qu’un homme, ça s’empêche. Alors il poursuit sa route, délivré de l’accablement des mots, affrontant les quolibets vengeurs des autres clients du bar – occupés à railler une sobriété qu’ils tournent pathétiquement en entreprise de féminisation. Une lente introspection qui est en fait un émouvant trajet-retour vers l’humanité. Ce chemin, il l’effectuera seul, d’un pas feutré et ferme, entouré d’endeuillés magnifiques.
Dans son discours de 1959, la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann formulait la nécessité pour l’homme d’affronter la vérité. C’est le pari gagné par Chambers – ainsi qu’un processus d’acceptation, vers ce qui ne nie plus la douleur ni n’efface les traces de « son existence. Il doit, au contraire, en admettre la réalité et, de plus, nous la faire admettre, afin que nous puissions voir. Car nous voulons tous devenir voyants. » On comprendra que l’expérience de la maladie en général, et de la cécité plus spécifiquement, ait joué un rôle majeur dans l’écriture de ce premier roman, qui brille tout à la fois par son incandescence et son humanité. Ce « grand ordinaire » est avant tout le journal intime de ce que la bouche ne dit pas.

Benoît Legemble

Le Grand Ordinaire
de Jeremy Chambers
Traduit de l’anglais (Australie) par Brice Matthieussent
Grasset, 311 pages, 20

La parole dénudée Par Benoît Legemble
Le Matricule des Anges n°143 , mai 2013.
LMDA papier n°143
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LMDA PDF n°143
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