Marcel Cohen, la mémoire vive
Les deux livres qui paraissent ce printemps offrent une formidable grille de lecture de l’ensemble de l’œuvre de Marcel Cohen. Publié dans la collection du regretté J.-B. Pontalis, Sur la scène intérieure aborde frontalement la blessure originelle : la déportation de toute la famille de l’auteur. Pour autant, ce n’est pas un témoignage de cette souffrance qui nous est livrée, Cohen restant fidèle à son éthique et ne se faisant pas le sujet de son livre. Néanmoins, et comme à chacun de ses livres, il convient de se laisser prendre par ce qui apparaît en filigrane du texte et de réduire, lecteur solitaire, la distance que l’écrivain instaure avec son sujet. Nous y reviendrons. L’autre livre est le texte tiré d’une conférence. Ce qui étonne, d’abord, c’est la discontinuité de la pensée à l’œuvre. Une discontinuité qui présente donc la réflexion d’une manière fragmentaire, à l’instar des textes rassemblés dans les livres de « faits » comme dans Le Grand Paon-de-nuit, ou Assassinat d’un garde pour ne parler que des livres les plus récents. À nouveau, le lecteur est invité à faire le lien, à nourrir de sa propre pensée le chemin émietté proposé par Marcel Cohen. Mais les deux livres, qu’ils se tiennent du côté du témoignage, de l’enquête ou du côté de la pensée génèrent immanquablement une sorte de rage chez le lecteur : rage douloureuse à la lecture des « tombeaux » consacrés aux siens déportés par la police française et exterminés par les nazis, rage révoltée dans À des années-lumière lorsque Marcel Cohen fait un lien « monstrueux » entre une société qui a inventé l’extermination et celle, aujourd’hui, qui nie l’humain. Penseur engagé, l’auteur toutefois ne cède rien à son esthétique du fragment qui lui permet d’échapper aux clichés, aux redites et qui, surtout, met le lecteur en position de poursuivre une pensée condensée en particules de « faits ».
Les faits et rien que les faits. Ça semble la ligne de conduite que se fixe l’enfant rescapé dans Sur la scène intérieure. Pour échapper au pathos et, plus sûrement, pour trouver la légitimité à l’acte d’écrire sur les siens et sur la déportation. On sait combien les survivants (qu’ils soient partis ou non) ont eu à affronter la culpabilité d’être vivant quand les leurs ont péri. L’écriture, tenue par l’enquête, offre donc une possibilité de parler. Ici, il s’agit donc de rassembler les informations éparses sur la famille de l’écrivain. La mère, Marie, ouvre le livre. Un livre qu’on a du mal à lire car il est bien difficile de tenir un volume quand le poing se serre. Pourtant l’auteur ne cherche pas à émouvoir mais à rendre aux victimes leur statut de victimes comme il en fait le vœu dans À des années-lumière. Il s’agit de combattre « l’abstraction qui gangrène jusqu’au mot de meurtre », en laissant voir qui était chacun des membres de sa famille déportée. Et à travers elle, donner aux victimes des camps, une existence que les chiffres des historiens finissent par enfouir, à nouveau.
Proche de l’objectivisme (comme s’il n’y avait plus que les objets pour témoigner de l’homme), Marcel Cohen s’appuie sur des reliques. Un cocotier en bois, le violon de son père, des photos. Cette archéologie bouleverse plus qu’un récit qui voudrait toucher le lecteur parce qu’elle donne à voir et laisse alors l’émotion libre d’envahir ce qui est tu. Ainsi la photo de la gourmette de Monique Cohen née en 1943 et déportée la même année à sept mois.
C’est une forme de justice rendue aux siens que ce livre, pudique et délicat, et dont la violence pourtant emporte le lecteur. Et ce qui trouble encore et fait un écho aux autres livres de Marcel Cohen, c’est bien la présence-absence de l’auteur dans ses pages. Il écrit « Marie », il écrit « Jacques », mais pas « maman » ou « papa ». Un retrait qui n’est pas une forme de modestie, mais plus sûrement l’expression d’une impossibilité à être.
Écrivain invité à une commémoration à l’hôpital Rothschild – où les jeunes mamans et leurs bébés étaient parqués en attente de l’âge légal (6 mois) pour l’extermination des petits – il met ses pas dans ceux de l’enfant qu’il fut, comme si le temps avait été court-circuité. Épiphanie brutale qui met en présence l’enfant et l’homme âgé, celui qui est resté au bord de l’existence, un jour d’été 1943 et celui qui ne cesse d’arpenter le monde pour en rapporter les éclats brisés d’une humanité déchue.
Mais il y a autre chose encore, dans ces deux livres : quelque chose comme une énergie vitale dont témoignent les lectures de l’auteur. Une forme de foi qui trouve dans la littérature le dernier monde habitable. Et qui nous invite à l’habiter ensemble.
T. G.
Sur la scène intérieure – Faits, Gallimard, « L’un et l’autre », 138 pages, 17,90 € ;
À des années-lumière, Fario, 69 pages, 12,50 € ;



