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Intemporels Les feux du désir

juillet 2013 | Le Matricule des Anges n°145 | par Didier Garcia

En 1794, avec Le Moine, Matthew G. Lewis signait un roman sulfureux. Aujourd’hui : un classique du roman gothique.

Dans les premières pages de ce livre, le tout-Madrid se bouscule pour écouter les sermons d’un certain Ambrosio, jeune moine de 30 ans. Cinq cents pages plus loin, lorsque nous le quittons, il vient de pactiser avec le diable, à seule fin d’échapper au bûcher auquel l’Inquisition l’a condamné pour viol, meurtre et crime de sorcellerie.
Ambriosio a passé l’essentiel de sa vie « dans un isolement absolu du monde, et dans la mortification de la chair ». Or, du jour au lendemain, il se retrouve confronté à la tentation et sent pour la première fois le dard des pensées impures. Cette tentation se nomme Rosario, prétendu prénom d’un novice derrière lequel se cache en réalité une femme. Mathilde (c’est elle) va l’encourager à rompre ses vœux de célibat en lui démontrant qu’ils « étaient contre nature ».
Comme s’il voulait nous laisser le temps de nous remettre de notre surprise, Matthew G. Lewis en profite alors pour faire se croiser plusieurs histoires et les imbriquer les unes dans les autres (un foisonnement d’intrigues qui est la signature du roman gothique, avec ses thématiques centrées sur le surnaturel et la sorcellerie). À la faveur d’un changement de chapitre, nous abandonnons donc le moine à sa concupiscence pour suivre les aventures rocambolesques d’un homme, ponctuées de quelques manifestations fantastiques (car le surnaturel vient jouer les trouble-fête). Nous découvrons ainsi qu’une histoire au fond toute modeste peut toujours se compliquer d’une multitude d’épisodes, et qu’une circonstance imprévue peut s’interposer à tout moment et retarder un dénouement attendu. Sous la plume de l’écrivain anglais, des péripéties anodines parviennent à infléchir durablement le cours de l’intrigue. Mais quelle que soit la direction vers laquelle cette dernière se tourne, elle avance toujours à tombeau ouvert, sans guère s’autoriser de pause.

Démons et soumission.

Lorsque nous retrouvons Ambrosio, de l’eau a passé sous les ponts. Le démon de la tentation a changé de visage : ce n’est déjà plus Mathilde qui le harcèle nuit et jour, mais la belle et pure Antonia. Pour pouvoir la posséder, le voici prêt à tout, y compris à s’acoquiner avec la sorcellerie. Comme Mathilde le lui fait remarquer (elle restera son assistante jusqu’à la dernière heure), ce n’est pas le crime qu’il désapprouve, mais son châtiment qu’il redoute. Avec elle, il va donc concevoir des plans de plus en plus diaboliques, et aller de Charybde en Scylla, jusqu’à sa propre perte.
Non seulement Ambrosio n’est pas vertueux, mais il est peut-être encore plus capable de bassesses que le commun des mortels. Si un tel geste peut laver son honneur et le laisser sans tache, il n’hésite pas à tuer, sa victime dût-elle être une femme. À ses yeux, le meurtre reste préférable à l’opprobre.
Dans ces pages pourtant hantées par le diable, le véritable démon, c’est le désir. Pour se soustraire à sa toute-puissance, pour ne pas devoir se soumettre à son empire, rien de mieux, semble-t-il, que la réclusion dans un château, un couvent ou un monastère. Du moins en apparence. Mais en définitive, les murs ne protègent pas de tout, et l’isolement ne permet guère que de fuir la tentation, pas de la combattre. Ce qui finit par rendre vulnérable. D’autant plus que ces lieux clos ne sont pas pour autant des prisons : tôt ou tard, « l’autre » finit par s’y introduire. Pour le meilleur, et surtout pour le pire.
Que le lecteur ne s’y trompe pas : ce roman comporte de nombreuses pages nauséabondes (elles puent la mort et ce que la vie humaine peut avoir de plus sale). D’ailleurs, rien n’est épargné à celui qui s’aventure dans ces pages : ni la superstition, ni l’obscurantisme, ni la sorcellerie, ni l’Inquisition, ni les spectres, ni les cadavres en décomposition. Ni même la nécrophilie. Le désir y a décidément un visage peu avenant, et la lubricité du moine nous est présentée dans son versant le plus pathologique : il apprendra de la bouche du diable qu’il a violé sa sœur et assassiné sa mère (pour avoir tué son père et épousé sa mère, Œdipe avait au moins eu le courage de se brûler les yeux).
Lewis avait à peine 20 ans quand il publia ce roman, qui retient d’abord par la richesse de sa composition et par la complexité de son intrigue. Être capable, à 20 ans, d’orchestrer un tel ensemble relève de la performance. Antonin Artaud ne s’y est d’ailleurs pas trompé, puisqu’il a tenté de reprendre à son propre compte ce brillant puzzle narratif (Le Moine (de Lewis), disponible en Folio), pour en proposer une version plus noire. En termes de noirceur et d’audaces romanesques, celle de Lewis mérite largement le détour. D’autant que la déchéance du moine est d’abord celle d’un homme et que son histoire, sans le moindre développement philosophique, sans le moindre propos moralisateur, nous ramène à nos propres désirs.

Didier Garcia

Le Moine
Matthew G. Lewis
Traduit de l’anglais par Léon de Wailly
Babel, 512 pages, 10,70

Les feux du désir Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°145 , juillet 2013.
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