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Intemporels Voix pénitentes

octobre 2013 | Le Matricule des Anges n°147 | par Didier Garcia

Avec Confiteor, le Catalan Jaume Cabré livre la troublante confession d’un sexagénaire. Comme une manière de soulager sa mémoire.

Que convient-il de retenir d’un tel livre ? Quelle facette choisir de présenter ? Et quelle lecture privilégier, puisque plusieurs sont possibles ? Faut-il surtout y voir une prouesse romanesque, un roman hors normes, et prévenir d’emblée le lecteur qu’entrer dans ces pages c’est accepter d’être malmené par une plume qui dit beaucoup sans dire tout, accepter que des passages entiers reviennent à cent pages d’intervalle, accepter que certaines phrases restent grammaticalement inachevées, et que d’autres fassent brusquement passer la narration de la troisième à la première personne, tout en lui imposant des bonds en arrière de plusieurs siècles, comme si le temps ne pouvait être qu’un formidable labyrinthe chronologique ? Confiteor, c’est peut-être d’abord cela : une expérience en matière de lecture (laquelle devient vite jubilatoire pour peu qu’on se laisse aspirer), ainsi qu’un tour de force romanesque. Mais on peut aussi l’aborder comme tout bon roman, avec son intrigue (riche, captivante, foisonnante jusqu’à la surcharge, le baroque n’étant jamais très loin), ses personnages délicatement dessinés, et ses objets qui, à force de présence, finissent par nous paraître aussi réels que les êtres qu’ils accompagnent, à l’image de ce violon maudit réalisé par le luthier Storioni en 1764. Mais quelle que soit la manière avec laquelle on décide de le présenter, c’est un de ces livres auxquels il faudra revenir, parce qu’une seule lecture ne peut pas l’épuiser.
Ces « mémoires écrits pour un seul lecteur » font rapidement songer à un roman de formation, comportant ces éléments traditionnels que sont l’enfance, la mort des parents, les études, l’amitié et la découverte de l’amour. Mais il ne faudra jamais oublier que tout cela est vu de très loin, puisqu’il s’agit de la confession d’un sexagénaire dont le cerveau est condamné à une dégénérescence inéluctable. Adrià (c’est lui) souhaite donc faire pénitence (confiteor signifie « j’avoue, je reconnais »), avant qu’il ne soit trop tard. Dans l’urgence, il couche ses souvenirs comme il peut. À peu près tels qu’ils viennent. Tels qu’ils sont là, en lui comme sur la page.
Sont tout d’abord évoquées les années au cours desquelles il vivait sans Sara (la destinataire du roman). À l’époque, Barcelone était une ville qui s’endormait encore. Adrià se trouve alors déchiré entre l’indifférence de sa mère et la folie de son père, qui veut faire de lui un violoniste virtuose et qui lui fait apprendre un nombre déraisonnable de langues étrangères. De son propre aveu, son enfance ressemble à « un long et fastidieux après-midi de dimanche ». Seule consolation : la présence réconfortante de Bernat, l’ami qui lui restera fidèle jusqu’au bout, même s’il se rendra coupable de s’approprier la confession de son pote et de la publier sous son nom. Heureusement (on en est presque soulagé pour lui), Adrià va bientôt perdre ses parents. Son père tout d’abord, dans un assassinat aussi mystérieux que spectaculaire (ce jour-là, « il y eut un silence très épais, couleur de chien qui s’enfuit »). Sa mère ensuite, qui meurt sans crier gare.


« Beaucoup de larmes ».

Lorsque Sara débarque dans sa vie, il y a de la manifestation divine dans l’air : « Tu as ri et le ciel est entré dans le café Condé » (ce genre de fulgurance poétique n’est pas rare sous la plume de Cabré). Adrià et Sara vont vivre une histoire amoureuse d’une grande complexité, faite de longues déchirures, jusqu’à ce qu’une hémorragie cérébrale la laisse tétraplégique.
Dans ce roman, Jaume Cabré (né en 1947) a tout prévu, jusqu’à répondre par anticipation à d’éventuels détracteurs, qui le tanceraient pour le côté débraillé de son intrigue : Adrià reconnaît avoir travaillé avec des « coupons de mémoire » difficiles à « assembler de façon présentable », et souvent cousus à la diable, un peu comme ils sont venus. Et pour réaliser sa confession, il dit être « descendu dans les enfers de la mémoire », lesquels se confondent avec ceux de l’Histoire. Ce n’est pas un hasard si ce succulent mille-feuille (on se régale de la première à la dernière page, et à la fin, on en a plein les doigts), pourtant fait de « beaucoup de larmes mêlées à un peu d’encre », immerge son lecteur tour à tour dans l’Inquisition espagnole, la Seconde Guerre mondiale et l’Espagne de Franco (qui sert de cadre temporel à cet autre roman magistral qu’est Les Voix du Pamano) : autour d’Adrià, les pénitents n’en sont que plus nombreux (du SS repenti au délateur catalan, et pour faire large : tous ceux qui ont la conscience chargée). Le plus fréquentable finalement, c’est encore Adrià. Lui, au moins, il a le mérite d’avoir modestement tenté de vivre sans faire le mal, « parce que essayer de vivre en faisant le bien est trop prétentieux ». Depuis Pascal, on sait que faire ni l’ange ni la bête est une manière de sagesse.

Didier Garcia

Confiteor,
de Jaume Cabré
Traduit du catalan par Edmond Raillard
Actes Sud, 784 pages, 26

Voix pénitentes Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°147 , octobre 2013.
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