À l’aube de l’année 2007, nous pouvions découvrir (voir Lmda N°79) une sorte d’ovni littéraire : La Mélancolie de la résistance (Gallimard) et un auteur que les plus grands (W.G. Sebald, Susan Sontag…) adoubèrent : László Krasznahorkai. Ce roman exceptionnel, touffu et profus, écrit en 1989 au moment du grand basculement, nous proposait une sorte de contre-utopie cauchemardesque, entre Kafka et Fellini – il n’était donc pas étonnant que le cinéma s’en emparât. Béla Tarr en fit un chef-d’œuvre : Les Harmonies Werckmeister. Le premier chapitre – admirable et surprenant – de ce nouveau roman (qui date, lui, de 1999) nous replonge dans un univers semblable, de mystérieuse désolation et d’apocalypse résignée. Korim, anti-héros qui craint de perdre la tête – au sens propre : il sent qu’elle peut se détacher de lui – a quitté sa province pour rejoindre Budapest. Cerné par un groupe de jeunes délinquants assez effrayants, coincé au-dessus de voies de chemin de fer qui rappellent de sinistres convois, il monologue. Comme Béla Tarr transformait chaque plan de son film en une séquence qui s’étendait de manière disproportionnée dans une sorte de temps immobile, Krasznahorkai a construit ce texte en séquences numérotées qui sont, chacune, constituées d’une phrase unique – celles-ci s’étendant donc souvent sur plusieurs pages. La désespérance du héros, son essoufflement face à l’existence (on comprend vite que le suicide fait partie de ses derniers projets) s’accordent alors tout à fait à ce rythme – et les circonvolutions, tours et détours de la phrase, nous ensorcellent rapidement.
Mais cela ne suffit pas à l’ambition de Krasznahorkai… Korim était archiviste et il a découvert, par hasard, un roman dont il ne connaît pas l’auteur, dans un dossier pourvu d’une simple cote (révélatrice ?) : « IV.3/1941-1942 ». Il l’a lu aussitôt, l’a emporté chez lui en secret, l’a relu. Depuis, une mission lui a été comme révélée : il doit, avant de disparaître, livrer au monde ce manuscrit, transmettre à « l’éternité » ce roman. Il semble qu’Hermès le guide, « le dieu des chemins nocturnes, de la nuit » qui « le confront[e] à l’accidentel, à l’imprévu, à l’aléatoire, à la troublante brutalité du danger et de la possession, de la mort et de la sexualité ». Péripéties et rencontres se succèdent donc – jusqu’à ce qu’il arrive à New York (qu’il juge être le « centre du monde ») où il s’enferme dans une chambre que lui loue Sarvary, un compatriote hongrois dont nous comprendrons qu’il se livre sans doute à quelque lucratif mais dangereux trafic de drogue. Après avoir acheté un ordinateur et compris le fonctionnement d’Internet, il retranscrit sur la toile (c’est là, pense-t-il « l’éternité » qu’il recherchait) le manuscrit qu’il a pris soin d’emporter avec lui – et, en même temps, jour après jour, le raconte (non sans truffer son résumé de termes anglais, en un tic plus qu’agaçant) à la pauvre immigrée hispanique dont Sarvary a fait sa servante et sa maîtresse. Nous voici donc dans les parages d’Italo Calvino (le livre à l’intérieur du livre) ou de Paul Auster (le solitaire suicidaire new-yorkais pensant écrire le dernier livre, le sceau des romans, l’œuvre ultime).
Mais ce n’est pas tout… Ce mystérieux manuscrit raconte le voyage à travers le temps, face à l’Histoire, de quatre explorateurs philosophes (le Micromégas de Voltaire, le Gulliver de Swift ?) qui semblent chercher une impossible paix pour l’humanité. De la Crète minoenne, nous passons à la Venise de la Renaissance, de l’Espagne de 1492 à Cologne à la fin du XIXe siècle, de la construction du mur d’Hadrien à la Rome qui attend les barbares : partout et toujours, les voyageurs observent avec sagesse et souvent tristesse les capacités de création puis de destruction des hommes, s’acheminant vers « la faillite totale, puisque l’Histoire évoluait inexorablement vers une expansion du règne de la violence ».
Peu à peu notre attention se disperse sur ces pistes parallèles, notre apprenti-prophète se répète un peu trop pesamment (les Éditions Cambourakis publient en prologue La Venue d’Isaïe, court opuscule dans lequel Korim se livre durant une trentaine de pages, dont certaines fort réussies, à un monologue vindicatif – entre Isaïe, précisément, et Thomas Bernhard…). La méditation sur l’Histoire se mêle assez mal aux épisodes rocambolesques parmi lesquels nous nous perdons. Bien sûr nous trouvons çà et là des pages superbes (l’évocation du bonheur de vivre et des paysages de cette Crète lointaine, une très belle énumération des hommes et produits empruntant la Via Appia, l’invention finale, liée à l’igloo de Mario Merz – que nous ne dévoilerons pas…) mais il faut bien convenir que l’ensemble ne convainc pas totalement. Est-il nécessaire de rappeler à Krasznahorkai que la démesure, l’hubris, est le péché majeur dont sont punis par les dieux les héros tragiques ?
Thierry Cecille
Guerre & guerre et La Venue d’Isaïe
de László Krasznahorkai
Traduits du hongrois par Joëlle Dufeuilly
Éditions Cambourakis, 291 et 32 pages, 24 et 6 €
Domaine étranger Le dernier livre
novembre 2013 | Le Matricule des Anges n°148
| par
Thierry Cecille
Une fois encore, l’écrivain hongrois László Krasznahorkai se confronte à la démesure : celle de l’Histoire et celle de l’art du roman. Le lecteur, lui, risque parfois l’essoufflement.
Des livres
Le dernier livre
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°148
, novembre 2013.


