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Domaine étranger D’origine contrôlée

mars 2014 | Le Matricule des Anges n°151

Entre amertume, fougue et colère, la jeune Olga Grjasnowa interroge le sort de jeunes immigrés dans leur pays d’accueil, l’Allemagne.

Le Russe aime les bouleaux

Juive d’Azerbaïdjan, Mascha Kogan a connu la guerre civile qui éclata suite à l’implosion de l’Union soviétique et opposa les Arméniens et les Azéris à propos du Haut-Karabagh. En 1996, elle et sa famille parviennent à s’exiler en Allemagne dans le cadre d’un contingent de réfugiés juifs. Mascha, bien que traumatisée par les massacres dont elle a été témoin, refuse la posture de victime ; ambitieuse, déterminée et avide de vivre, elle « s’entraîne à oublier ». Mais très vite, les difficultés d’intégration dans le pays hôte se multiplient : systématiquement ramenée à sa nationalité, à ses « antécédents migratoires » – une expression qu’elle abhorre au plus haut point – Mascha demeure une étrangère, une immigrée « tout juste tolérée ».
Tôt dépossédée de sa langue sans maîtriser encore complètement celle du pays d’accueil, Mascha comprend vite que « les langues sont synonymes de pouvoir ». Elle sera interprète. Au fil des ans, elle parle couramment, outre l’azéri, l’anglais, le français, l’italien, l’espagnol, l’arabe et l’allemand. La langue comme mémoire émotionnelle, comme matière sonore, comme paysage à la fois joyeux et tragique, est d’ailleurs l’une des entrées de ce roman où les protagonistes, la plupart polyglottes, passent d’une langue, d’un dialecte à l’autre, et se repèrent à leurs accents, à leurs expressions et intonations. Car, à l’instar de Mascha, tous ses amis portent en eux une langue, des racines, un exil qu’ils ont dû enfouir pour s’intégrer : Cem le Turc, Sami le Libanais, Sibel la Kurde. Leurs histoires sont singulières et l’auteur force parfois les traits, néanmoins leurs trajectoires plus ou moins erratiques reflètent les affres de toute une génération cosmopolite à l’heure de la mobilité des frontières. Méfiance, dénigrement, stigmatisation et discrimination, c’est bien la xénophobie et le racisme ordinaire que l’auteur a en ligne de mire, avec son lot d’amalgames et de clichés qui assignent comme à perpétuité l’individu à son origine.
D’ailleurs, « Le Russe aime les bouleaux » : en reprenant à son compte le code même du stéréotype, le titre du roman tourne en dérision la fameuse âme russe à travers un clin d’œil ironique aux élans avortés des personnages du dramaturge Tchekhov dans Les Trois Sœurs. Comme Wladimir Kaminer ou encore Alina Bronsky avant elle, deux voix allemandes nées en ex-Union soviétique qui ont su s’imposer sur la scène littéraire de leur pays d’adoption – et comme de nombreuses voix étrangères qui ont choisi l’allemand comme langue d’écriture (notamment, Ilija Trojanow, Melinda Nadj Abonji, Catalin Dorian Florescu), Olga Grjasnowa, née en 1984 à Bakou, a grandi dans le Caucase avant d’émigrer en Allemagne en 1996.
Dans ce premier roman percutant, à forte teneur politique, et finaliste du Deutscher Buchpreis, l’auteur ne traite rien de moins que des échecs du multikulti – le multiculturalisme à l’allemande. Que vaut une société qui au lieu d’avoir confiance dans sa culture pour s’adapter, changer et se recomposer, a peur de l’autre parce qu’il est différent ? Comment trouver sa place dans une époque qui bien souvent ne connaît les immigrés « que par le biais de la presse à sensations et les émissions de télévision de l’après-midi » ? Qu’en est-il de l’intégration quand elle se résume « à moins de voile sur la tête et plus de peau visible » ? Mascha réussit à trouver un semblant de stabilité dans le couple qu’elle forme avec Elias, né en RDA. Ensemble ils vivent à Francfort. Quand il tente de l’interroger sur son passé, Mascha lui oppose toujours un silence obstiné car elle refuse « qu’un génocide soit nécessaire pour qu’on (la) comprenne ». Le cadre sécurisé qu’ils se sont créé vole en éclats quand Elias meurt brutalement, des suites d’un accident. Ce traumatisme de plus fait basculer l’existence de la jeune femme. À la fois dévastée par le chagrin et rongée par la culpabilité, elle décide de fuir en Israël où est installée une partie de sa famille. Mais dans ce décor aux réalités politico-culturelles complexes, où là encore, l’identité, en premier lieu l’appartenance religieuse, fonctionne comme l’alibi de la haine et du crime, le passé reprend ses droits et exacerbe son mal-être. Mascha qui reste hantée par « le désir d’avoir un chez-(s)oi, sans pouvoir dire où », réalise qu’elle ne rentre dans aucune case et que son identité multiple fait d’elle une éternelle suspecte, où qu’elle soit.
Est-on hors de soi quand on est privé de ses racines ? A-t-on vraiment besoin d’une patrie pour se construire, et être heureux ? Comment s’émanciper d’une origine perdue ? Qui est l’autre – jusqu’à cet autre qui vit en nous – pourquoi l’est-il et pourquoi ne pas s’enrichir de ses différences ? Telles sont les questions de ce roman fiévreux et révolté – un roman sur le mal d’Europe.

Sophie Deltin

Le Russe aime les bouleaux
d’Olga Grjasnowa
Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses,
Les Escales, 316 pages, 20,90

D’origine contrôlée
Le Matricule des Anges n°151 , mars 2014.
LMDA PDF n°151
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