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A la fenêtre Des personnages importants

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Assez souvent, cela commençait par la fin. Il disait : “Je crains que cette étrange maladie ne soit la mort”. Il mourait. Tout ce qui était accessoire avait été supprimé ; ne subsistait que l’essentiel : un grand lit blanc, une fenêtre par laquelle on pouvait voir la mer, un chien.
Certains auraient souhaité qu’il y eût quelque action d’éclat, de la coutellerie fine, des étoffes lacérées bruyamment, ou bien que s’engage alors un long dialogue quant à l’inutilité de tout. D’autres espéraient l’arrivée impromptue de personnages importants dont ils eussent pu, éventuellement, tenir le rôle.
Lui ne se sentait pas de peau en trop pour ainsi perdre son temps. Il tenait à mourir d’entrée. »
Pierre Autin Grenier, Les Radis bleus

Je ne peux pas compter le temps qui me sépare de la mort d’Emma ou de la mort de René. Il me faut faire un effort pour savoir lequel est mort avant l’autre. Il y a cette ligne entre aujourd’hui et Emma et René et il y a quelque part, par-dessus la ligne, ce bloc abstrait, sans chronologie ni tracé, de la mort d’Emma et René. Parfois je prends la ligne, l’emprunte, file – je tombe sur la pelote Emma et René, nouée à moi, bien mêlée. C’est ainsi que demain ils ne sont pas morts, ça n’arrive pas, n’arrive jamais, bien sûr le bloc plein de chagrin et de refus, de catégorique refus, se rappelle à nous, à nous qui avons forme de pelote. Parfois. Le truc de la réalité.

Emma mourait une première fois. Elle faisait semblant. À l’hôpital certains, dont moi, auraient souhaité quelque action d’éclat. Au lieu de coutellerie fine, de drame avec étoffes lacérées, de lambeaux de peau arrachés, ce fut sa sœur Marthe qui débarqua dans sa chambre d’hôpital.
Je verrai toujours la tête de la sœur Marthe. Un cou que la porte semblait couper, tête dans l’entrebâillement si bien qu’ici, du côté Emma, on eut le temps de se préparer.
Les yeux de Marthe, la bouche de Marthe, tout était rond – oui de l’éclat, de l’éclat ! En tout cas de la parole, ou presque, ou pire : un oh infini, un oh de la tombe, une exclamation de voyelle fermée unique et longue avec aspiration finale – comme de ne jamais cesser.
Ne cesse pas de ne pas se regarder.
Emma a fermé les yeux. Marthe, sa sœur, autre et double. Le rond de la bouche de Marthe se ferme, se pince, Marthe est entrée dans la chambre et est devenue aussitôt toute pincée, toute raide, roidie, comme d’imiter elle-même ce qui va venir. Ces deux sœurs jouent à la mort à mort ; elles jouent à mort la mort – qui a la tête coincée dans l’entrebâillement d’une porte mais qui va bientôt faire son entrée, on fait pas les malins.
Ooooohhhhh.
Un temps.
Ooooohhhhh.
Emma a les joues creuses et une pâleur qu’elle n’avait pas tout à l’heure. Tout à l’heure elle se plaignait ; la douleur, ça, c’est un truc de vivant.
J’ai eu peur. Je l’ai secouée. Pour de bon elle serrait les dents et pour de bon les yeux semblaient absents et pour de bon les joues se décharnaient. Pour de bon Marthe a tripoté les draps de la mort et elles ont répété comme ça, encore, toutes les deux.
Je voyais qu’on ne pouvait faire que ça : mourir en image, en fiction, pour l’autre à qui tout nous liait, de qui tout nous écartait.
Marthe a quitté la chambre, Emma a cligné de l’œil.
Elles savaient toutes les deux que c’était impossible d’être l’une devant l’autre en devenir-mourante avec toute la haine qui deviendrait l’amour ou le contraire, tout ce qu’on s’était demandé ou donné et tout ce qu’on s’était raté. Fallait jouer et jouer c’est devant quelqu’un. Ce n’était pas moi, l’autre, ou alors, juste une autre de fortune.

Je viendrai te chercher à la gare, avait dit René. La fois d’avant, il était venu en effet m’y chercher. Il conduisait. Au feu il avait dit : on m’a opéré de la cataracte hier, je n’y vois rien, dis-moi si c’est vert, ou rouge.
Je viendrai te chercher à la gare. Il avait mal au dos et mal au dos c’est être bien vivant. Il n’est pas venu me chercher à la gare. On lui avait pris un appartement près du théâtre pour qu’il assiste aux hommages qu’on lui rendait. Je lisais la mort de Mandelstam, « Cherry-Brandy », de Chalamov. Un poète mourait. C’était malin : le fou rire nous démangeait.
Le soir à l’hôtel, l’infirmière lui refaisait les pansements. Il était entouré des femmes de sa vie. Il trouvait l’infirmière magnifique. Il m’avait parlé d’elle au téléphone, de ses mains magiques et de son accent polonais. Il lui disait des poèmes de Ghérasim Luca et elle aimait ça, elle faisait des réflexions subtiles. René disait qu’elle était son dernier amour. Les femmes de sa vie assistaient aux pansements. Puis il demanda que la demoiselle sortît, c’était moi la demoiselle.
Une fois avant, il avait fait semblant de mourir. L’étagère pleine de ses livres était tombée sur le lit où il dormait d’habitude. Pour une fois il n’était pas là, ainsi l’avait échappé belle. Mais si F. était venu le visiter : imaginer qu’elle l’aurait cru mort sous les piles de livres. Le fou rire nous démangeait. Mort sous les piles de ses livres en double, de toute une vie de livres en double, le poète.

« Vraiment, le petit poète blanc aurait préféré être un grand nègre et cabrioler aux trois quarts nu de traboules en savanes dans l’intimité des zébus et la frayeur des éléphants, plutôt que d’être né de cet Occident moqueur et roturier qui compte et recompte ses privilèges dans l’arrière-salle d’une boutique depuis longtemps naufragée. Alors parfois, je lui dis comme ça : « Est-ce que tu aurais épousé un nègre ? ». Oui, elle répond sans hésiter, si c’était toi. »
Pierre Autin-Grenier, Une vie bien ratée

Des personnages importants
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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