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Domaine étranger En avant, marche !

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Jusqu’où l’homme ligoté par ses désirs peut-il aller ? Loin, très loin dans la fascinante parabole de Stefan aus dem Siepen.

Cela commence comme un conte : un clair de lune, une forêt, une maison proprette, une femme aimante, une petite fille. Dans ce tableau de bonheur doux et paisible, que l’auteur prend soin de ne pas situer dans le temps, il ne manque qu’une fêlure, un risque. Il y a bien des loups qui rôdent dans la forêt « d’un noir bleuté ». Les enfants ont d’ailleurs interdiction d’y pénétrer. N’empêche que tout est à sa place dans cette communauté au cours bien réglé ; de leurs gestes simples et familiers, les hommes vaquent aux travaux des champs, les femmes aux tâches domestiques. La moisson est imminente : « les blés sont comme le bonheur. Quand le bonheur devient trop grand, le malheur n’est jamais loin. » Tels sont les mots – un adage hérité de son père – qui viennent à l’esprit de ce paysan sorti se promener à la nuit tombée. Un vague pressentiment ? Au fil de ses pas, le villageois aperçoit soudain une ligne sombre qui ondule dans l’herbe et court jusque dans la forêt : une corde. Intrigué, il tente de tirer dessus. En vain. Il finit par rentrer. Le lendemain, la nouvelle s’est ébruitée ; entre curiosité et perplexité, quelques hommes du village décident de suivre la corde pour voir jusqu’où elle mène. Ils rentrent bredouilles. Ce sont bientôt tous les habitants qui se mettent en route, laissant vieillards, femmes et enfants, persuadés qu’ils parviendront rapidement à atteindre « l’autre bout de la corde ». Dans cette expédition qui va les faire s’enfoncer loin dans les profondeurs tantôt accueillantes tantôt hostiles de la forêt, ce sont bien plus encore « dans les régions les plus inaccessibles de leurs âmes » qu’ils pénètrent.
La Corde est le premier roman de Stefan aus dem Siepen à être traduit en français. Né en 1964 à Essen, ce diplomate de carrière en a reçu un grand accueil critique outre-Rhin. En quelques pages, il réussit à installer une menace sourde. Ainsi enregistre-t-il les dérèglements d’abord infimes puis hors de toute proportion, provoqués par l’irruption insolite de l’objet familier, trivial presque. De simple diversion au commencement, la corde vire peu à peu à l’obsession, jusqu’à ce que plus rien ne parvienne à enrayer l’emprise mortifère de son mystère.
Formant une colonne en marche, les aventuriers se laissent guider par l’instituteur du village, Rauk, personnage ambigu – un sage boiteux et flanqué de deux dogues – dont le charisme et les airs à la flûte évoquent irrésistiblement le Joueur de flûte de Hamelin. Par son physique ingrat et le respect teinté de méfiance qu’il inspire aux autres, il a aussi quelque chose de Cipolla, l’inquiétant hypnotiseur de foire dans Mario et le magicien, la nouvelle de Thomas Mann. Dans cette mise au pas collective qui s’accompagne bientôt pour chaque individu de l’engourdissement de sa pensée, « il était à peine nécessaire de prêter attention au chemin, il suffisait de garder la corde en vue dans une semi-inconscience, d’obéir à la cadence régulière des pas et d’accepter de n’être plus qu’un maillon de la chaîne ». Tous s’enferment peu à peu dans cette quête insondable – sans fin ou sans origine – et d’autant plus absurde que l’apparition d’une seconde corde finit de brouiller toute possibilité de résoudre l’énigme initiale. Au village, l’exaspération de l’attente et la peur ont dissipé toute illusion de retour, même le climat a fini par se détraquer, dévastant la récolte ; acculées, les femmes décident finalement de partir, emportant leurs enfants et tout ce qu’elles peuvent avec eux.
Si Stefan aus dem Siepen fait de la curiosité l’affect majeur qui déclenche le départ, avec dans son sillage, l’exaltation, l’envie de rompre la routine, le défi de vivre une autre vie, il nous parle aussi d’une nostalgie incurable, de notre incomplétude toujours redécouverte, et partant, d’un fantasme tenace : celui d’« une profonde et merveilleuse signification » que la corde cristallise. Un besoin de sens que chaque pas alimente et qui finit par les pousser à une volonté implacable, comme arrachés à eux-mêmes. Exténués et affamés après des jours et des jours de marche, les hommes découvrent un village abandonné. Gagnés par un sentiment de toute-puissance, ils pillent et ravagent toutes les maisons. Et puis la marche reprend. À ce stade, importe-t-il encore vraiment qu’ils rebroussent chemin ou qu’ils poursuivent leur fuite en avant ? Avec ce pas de plus dans l’irrationnel, un point de non-retour a de toute façon été franchi. Et c’est saisissant. Allégorie du chemin et des errances que peut emprunter toute collectivité d’hommes à travers l’Histoire au nom d’« une grande et digne cause », La Corde qui porte évidemment en creux la référence au passé de l’Allemagne et à sa funeste Gründlichkeit, interroge ce mélange d’entêtement et d’orgueil qui de tout temps et en tous lieux, peut pousser les hommes à faire les choses à fond, à aller jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix.

Sophie Deltin<BR />

La Corde
Stefan aus dem Siepen
Traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès
Écriture, 158 pages, 16,50

En avant, marche !
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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