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Égarés, oubliés Avant l’engloutissement

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Il est indéniable que la « Rue d’El-Affroun », son « Château Joly », les personnages qui y circulent, la vieille Mme Bonaventure notamment, ou la villa des Bougainvilliers, jusqu’au fils de famille qui traverse le panorama, tout évoque un monde disparu. Comme un éclair incontrôlé, ces éléments du décor de Marcel Moussy ont jailli, prenant la place de telle autre impasse cairote qui imprègne par exemple l’œuvre de Naguib Mahfouz.
Cette rue d’El-Affroun est algéroise, et si elle paraît sous forme de nouvelle en 1957 dans la collection d’ouvrages collectifs dirigée par la pimpante François Mallet-Joris, elle formait déjà le vivant décor du premier roman de Marcel Moussy qui était sorti d’imprimerie en septembre 1952, Le Sang chaud (Gallimard). Il avait bénéficié d’un succès d’estime notable puisque Jean-Jacques Salomon lui avait tressé des lauriers dans la revue la plus influente de l’époque, Les Temps Modernes. Avec le recul, on peut trouver à ce livre des airs prophétiques : deux ans après sa parution le drame algérien ouvre un abyme sous les pieds des Algérois, qu’ils soient recouverts de cuir noir ou de cuir brun.
Installé à Paris depuis 1945, Marcel Moussy publiait alors des critiques dans la revue Demain et se tournait vers la réalisation cinématographique, en participant aux fameux dialogues des 400 coups de François Truffaut (1959) d’abord, puis en travaillant pour la télévision et en réalisant lui-même un film, Saint-Tropez Blues en 1961. C’est un « film en couleurs, en chansons et en rythmes », « pétillant comme le Champagne » sur une musique d’Henri Crolla, avec Marie Laforêt, Jacques Higelin, Stéphane Audran et même Claude Chabrol. Cette expérience cinématographique n’aura malheureusement pas de suite, comme son activité de dramaturge était restée sans lendemain après 1948 et l’obtention d’un prix à son Dernier Métro pour Cythère au Concours des jeunes compagnies.
Dès ses années de lycée à Alger, où il est né le 7 mai 1924, Marcel Moussy avait manifesté un goût certain pour le théâtre. Il avait monté une petite compagnie amateur. En 1943, sa première pièce avait vu le jour à l’Opéra d’Alger et il avait poursuivi à Paris, tout en suivant ses cours de licence d’anglais à La Sorbonne. Mais en 1952, avec le manuscrit de Sang chaud sous le bras, il rencontre son compatriote Albert Camus qui le publie illico chez Gallimard, ce qui lui permet d’être invité la même année à Harvard en qualité de « meilleur jeune écrivain 1952 ». Mais la légende s’emmêle sans doute car il se peut qu’il soit invité plutôt en tant que professeur d’anglais détaché auprès d’Harvard en tant que membre de l’International Seminar. Difficile de savoir désormais.
Deux ans plus tard et avec son troisième roman, Les Mauvais Sentiments (Le Seuil, 1954), il touche de plus près encore le déclin de la civilisation coloniale algérienne, en mettant en évidence la fièvre et la violence de l’avant-guerre. Édité par Emmanuel Roblès dans sa collection « Méditerranée », ce livre reçoit le Grand Prix de l’Algérie 1954 et marque l’apogée de la carrière de romancier de Marcel Moussy. Ce livre lui permet d’entrer avec Maurice Clavel (Le Jardin de Djemila), Georges Buis (La Grotte), Mohammed Dib (Qui se souvient de la mer), Albert Bensoussan (Les Bangouilis), Mouloud Mammeri (L’Opium et le bâton) ou Malek Haddad (La Dernière Impression) dans la petite cohorte des romanciers de la guerre d’Algérie.
Lui qui appartient de cœur à la terre africaine et a fait son service dans les tirailleurs tunisiens connaît aussi bien la réalité du terrain que les causes du conflit à venir. Dans une lettre du 22 mai 1957, cité par Guy Dugas (Algérie, les romans de la guerre, Omnibus, 2005), il explique les ressorts de ce monde désormais oublié : « L’Algérie a toujours été allergique aux artistes aux écrivains. Civilisation du pinard, de l’anisette et de la soubressade, il ne fallait pas lui demander davantage. Aussi quel rôle voudrais-tu que nous puissions jouer dans des événements que commandent les intérêts de Borgeaud [symbole des grandes puissances familiales d’Algérie] et Cie ? […] Beaucoup de sang sera encore versé, malheureusement, et la France traversera une crise économique sans précédent. C’est la rançon d’une aventure commencée en 1830 dans le sang et dans les massacres. Étant nés de cette aventure, il nous faut évidemment un certain recul – l’exil justement – pour la juger objectivement. » Dans Noces à Tipasa (Alger, Edmond Charlot, 1939), Albert Camus ne disait pas autre chose : « Ce peuple tout entier jeté dans son présent vit sans mythes, sans consolation. Il a mis tous ses biens sur cette terre et reste dès lors sans défense contre la mort. Les dons de la beauté physique lui ont été prodigués. Et avec eux, la singulière avidité qui accompagne toujours cette richesse sans avenir. »
Vu de la rue d’El-Affroun, tout est affaire de sensualité et de mystère, comme disait son premier éditeur : « Pour décrire la chaleur des pierres d’Afrique, la chaleur du sang des hommes, il fait montre d’une puissance d’évocation, d’une profusion de sensations dont la littérature française offre peu d’exemples. On songe à Bosco. On songe aussi à Faulkner. » Quoi qu’il en soit le narrateur de Marcel Moussy s’est inscrit dans l’histoire, il participe lui aussi de « la présence et [de] la précision inimitables de la réalité », celle qui nous met sous les yeux, et sans frémir, le décor d’une rue africaine d’autrefois, ou la magique et funeste corolle d’un phonographe rempli de vase qui tient en laisse un suicidé dans le port d’Alger…

Éric Dussert

Avant l’engloutissement
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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