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Les mains dans la lutte Y****

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155 | par Charles Robinson

Il a le sentiment aigu d’avoir toujours lu un livre un stylo à la main et prenant des notes. Penser le livre, décrypter le monde. Il est en partie autodidacte, formé le soir, après ses journées d’apprenti à bétonner les bornes et planter des piquets. Loin d’être solitaires, ces études appartenaient à un mouvement général d’éducation populaire, où être citoyen prenait la forme d’assemblées, de cours dispensés gratuitement. Ce n’est pas l’ascenseur républicain, ce sont des cordes à nœud que lançaient et se lançaient les ouvriers pour grimper les remparts.
Il dit : « J’ai travaillé 39 ans. Je me sens toujours redevable envers la société. »
Il a traversé un demi-siècle d’actions et de participations militantes. À la retraite, il a décidé de partager son temps libre en trois : un pour sa famille, un pour lui, un pour sa présence citoyenne.
Il donne ce troisième temps à un cybercafé social. Étonnant endroit qui accueille une foule chamarrée où beaucoup sont à la rue, ce qui signifie un éventail de situations, depuis les nuits d’hôtel jusqu’au métro, un canapé chez quelqu’un ou un siège de voiture, un banc dans un jardin. Ils s’inscrivent sur un planning. Ils attendent leur tour. Ils connaissent les durées, les droits, ils deviennent habiles familiers de l’organisation, experts eux aussi en micro-régulations et arrangements entre usagers. Ils sont étudiants étrangers, et il peut y avoir cette panique encore toute jeune, très sensible dans l’œil affolé qui sait qu’il a dépassé le dernier garde-fou que les sociétés dressent avant la chute, et qui se tiennent désormais au bord du vide, rien à quoi s’accrocher, sous leurs pieds le contrefort s’effrite. Ils sont ouvriers soudeurs, largués par un employeur décidément fumier, et cherchent du travail ailleurs. Ils connaissent pour les villes grandes ou moyennes l’état du marché de l’emploi, savent où c’est mort, France Kaput, Europe Kaput, et ils viennent consulter les offres dans les ultimes poches où l’on peut découvrir cette étrange pépite qu’est un CDD. Ils viennent pour Meetic se chercher une copine. Ils viennent pour le CV qu’ils ont tapé ici il y a un mois, et dont ils ont le besoin urgent d’exemplaires imprimés : deux. Ils se souviennent de l’appareil, mais évidemment n’ont pas d’idée du dossier où le CV peut se situer, et ils se font aider pour fouiller les entrailles d’une des rares machines qui mémorisent encore leur existence et ne les ont pas effacés. Ou encore ils viennent jouer à Civilization®, et c‘est un moment où prendre des décisions, un moment très intense par tout ce qui est mobilisé, un moment où engueuler ses troupes, un moment où il est possible qu’une action entreprise ait du succès : un ennemi est vaincu ou repoussé, un territoire est conquis. Et quand la partie est finie, il faut reprendre ses sacs et chercher la carte et l’adresse d’un restaurant social où l’on obtiendra un repas chaud et un café. Ils viennent regarder des émissions scientifiques en anglais sur Youtube, et c’est un lien renoué avec des études lointaines, avec un emploi pas si lointain, un statut, avec toute une pratique et un appétit intellectuel, et si vous les prenez de haut sur un bout de trottoir ils vous mettront minable en vous racontant l’écoulement imprédictible des fluides et les équations de Navier-Stokes.
Il dit : « La société a éclaté. Elle s’est refermée sur un plus petit nombre. Nous sommes une société de crainte. »
Il dit : « Lorsque j’étais dans un syndicat, c’était assez différent. J’avais appris tous les rouages du fonctionnement. Dans une entreprise, chaque cas se fait en fonction du statut et du droit du travail. Là, chacun est différent. Il faut inventer une voie, et non plus rétablir un droit. Ça me fait réviser les conclusions auxquelles j’étais arrivé. Je croyais bien connaître la société française. J’avais lu des livres sur la pauvreté. Mais les cadres à la rue, les ouvriers hautement qualifiés en difficulté – la crème des ouvriers –, ce rapport au corps, ce rapport à la folie, ça me fait réviser mes fondamentaux. Les syndicats s’occupent des bien-portants. »
L’après-midi, il donne une formation numérique. C’est encore ce vœu d’université collective, où ceux qui savent transmettent à ceux qui ne savent pas encore et forment une chaîne. Il enseigne l’utilisation d’un ordinateur, et ça commence par des choses très simples : il faut défricher un clavier, savoir ce qu’est un logiciel, la différence entre un dossier et un fichier. Cela semble partir d’infiniment loin pour qui est à la rue, cela semble infiniment lent, en deux heures par semaine. Il fait réviser les notions vues la fois précédente.
Il dit : « Aujourd’hui, nous allons voir le copier-coller. »
Une des apprenantes vient le solliciter en bonus à la fin de la séance. Sa fille lui a écrit, une semaine plus tôt, et elle ne sait pas lire son message. Elle a noté adresse et code sur un papier (elle a une copie ailleurs, car on ne sait jamais combien de fois on va les perdre). Ils s’installent et cherchent l’adresse e-mail et le message ensemble. Sa fille lui a lu le message au téléphone en même temps qu’elle lui créait l’adresse.
Le message est là. Dépaqueté sur l’écran. Son visage s’illumine.
Elle dit : « Y. Oh, mon très cher Y. ! »
Elle le prend dans ses bras, elle frappe dans ses mains. Pas un miracle, pas de la magie : c’est juste le réel qui est comme ça, un lieu où on peut échanger directement avec son enfant, des mois après la séparation.
Et ce n’est plus la lutte contre la fracture numérique qui se joue, c’est, avec humilité, le bricolage du monde et la joie incroyable qu’un individu rend possible à un autre.

Y**** Par Charles Robinson
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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