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Intemporels Forçats de la mer

avril 2015 | Le Matricule des Anges n°162 | par Didier Garcia

Figure majeure de la littérature prolétarienne japonaise, Takiji décrit la vie des pêcheurs de crabes. Un témoignage saisissant.

Bienvenue à bord du Hakkô-maru. Mais mieux vaut ne tromper personne : ici, vous n’aurez ni cabines privatives ni salons, ni restaurants ni piscines. Et il vous faudra vous contenter d’un décor spartiate : un pont, sur lequel des hommes, qu’il vente ou qu’il neige, mettent du crabe en conserve, et, à l’intérieur, ce que ces mêmes hommes appellent poétiquement « le merdier », un espace qui pue les légumes fermentés et la chair humaine. Pas la peine non plus d’imaginer des escales de rêve ou des criques magnifiques. Ce sera la mer d’Okhotsk, coincée entre la Sibérie et le Kamchatka, fermée au nord par les glaces de novembre à mai, enjeu d’une âpre compétition entre pêcheurs russes et japonais.
Vous voici donc embarqués sur un bateau-usine japonais, pour ce qui ressemblera davantage à un huis clos qu’à une croisière. Vous y rencontrerez des ouvriers, pour certains âgés d’à peine 15 ans, des paysans, des itinérants (ceux qui vivent de petits boulots, et qui n’ont donc pas d’attaches). Des pauvres pour tout dire, venus à bord pour se faire un petit pécule et revenir ensuite au pays.
Lorsque le bâtiment quitte le port, on comprend très vite que le préambule cachait une réalité bien plus sombre. Pour commencer, il neige, et la mer est déchaînée. Ensuite, un bateau-usine, c’est surtout un bateau délabré, susceptible de sombrer à tout moment (les hommes y risquent chaque jour leur vie, et on peut même y mourir du béribéri à l’âge de 27 ans). Enfin, les conditions de travail y sont lamentables, et inimaginable la cru-auté de ceux qui dirigent (des affiches destinées à maintenir la terreur sont d’ailleurs régulièrement placardées : « Quiconque tente de se révolter envers l’intendant doit savoir qu’il s’expose à être abattu »).
Koboyashi Takiji fait tout pour que, dès les premières pages du roman, l’on se trouve du côté des crabiers, et se trouver du côté des crabiers, c’est être contre l’intendant (qui a droit de vie et de mort sur ses hommes, auxquels il sait rappeler qu’ils sont « les fiers enfants de l’Empire » – en clair : qu’ils ont le devoir de donner leur vie), et plus encore contre le capitalisme, contre cette logique inhumaine qui fait que la vie de quelques hommes ne vaut même pas le prix d’une chaloupe.
En silence, chaque ouvrier rêve de faire la peau à ce salaud d’intendant. La révolte couve, mais que peut être une révolte chez des hommes exténués, ruinés par les cadences infernales ? Heureusement pour l’équipage, quelques naufragés se retrouvent hébergés par des Russes. Quand ils reviennent à bord, ils ont découvert les bases du communisme, et sont plus remontés que jamais contre ceux qui les exploitent (ils viennent de comprendre qu’ils travaillent pour les intérêts des grands, intérêts dont eux-mêmes ne verront jamais la couleur). Pour ceux qui les écoutent, et qui boivent leurs paroles comme si elles évoquaient la terre promise, le quotidien du peuple russe fait presque figure d’idéal humain (une illusion qui amuse aujourd’hui).
Peu à peu, la révolte va donc gagner les esprits. Ce seront d’abord des débrayages, plus ou moins suivis, surtout destinés à faire chuter la production. Puis un refus d’obtempérer. Au moindre incident, on a l’impression que tout va exploser et que le roman va enfin s’ouvrir à la mutinerie. Mais les chapitres passent, et à quelques pages de la fin la révolte n’existe encore qu’à l’état de projet.
Un jour de tempête, alors que les autorités du navire ont décrété que la pêche aurait quand même lieu, tous s’arrêtent, n’ayant cette fois plus rien à perdre. La première rébellion, rondement menée, est réprimée par des militaires venus d’un destroyer. Mais l’élan et le ton sont donnés : ce qui a manqué à ces hommes, c’est l’union. Celle qui fait la force. Celle qui aurait empêché l’intendant de donner l’alerte.
Pour donner à son roman une dimension réaliste (qui oppresse et prend le lecteur à la gorge), Takiji a travaillé à partir d’une importante documentation. Progressant par scènes comme le ferait un film, il relate une des premières grandes expériences en matière de lutte et d’organisation syndicale. Mais il serait par trop réducteur d’y voir un seul documentaire. Si Le Bateau-usine, publié en 1929 (qui fut l’année du krach boursier), est bien une radiographie de l’économie japonaise de l’entre-deux-guerres, il développe aussi un violent réquisitoire contre les fondements du capitalisme (un engagement que Takiji paya de sa propre vie, mourant torturé par la police alors qu’il n’avait pas 30 ans). Un système économique sans pitié (les cadavres sont ici jetés à la mer), pour lequel la recherche du meilleur rendement justifie les pires pratiques. À l’heure de l’ultra-libéralisme, ce roman paraît plus que jamais d’actualité.

Didier Garcia

Le Bateau-usine
Kobayashi Takiji
Traduit du japonais par Evelyne Lesigne-Audoly
Allia, 176 pages, 8,50

* Cet article est paru dans Lmda N°111 lors de la sortie du livre aux éditions Yago, en 2009

Forçats de la mer Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°162 , avril 2015.
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