La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Traduction Laurent Bury

juin 2015 | Le Matricule des Anges n°164

Lucy in the sky de Pete Fromm

Quand Oliver Gallmeister m’a proposé de traduire un deuxième roman de Pete Fromm, j’avoue que j’ai eu un moment d’hésitation. J’avais sué sang et eau sur le premier, Comment tout a commencé, histoire d’une jeune fille bipolaire, qui m’avait posé de gros problèmes parce qu’il incluait un certain nombre de scènes de base-ball, sport abondamment pratiqué par le narrateur et auquel je ne connais absolument rien ! Et on a beau faire, malgré tous les dictionnaires et tous les sites Internet dont dispose aujourd’hui un traducteur, traduire le récit de plusieurs matchs de base-ball, surtout quand on a toujours été réfractaire au sport de manière générale, que ce soit comme participant ou comme spectateur, cela reste une véritable épreuve.
Je m’attendais donc au pire en voyant arriver cette deuxième fiction, avec ses 388 pages bien tassées dans l’édition de poche qui m’avait été envoyée. À quels obstacles devais-je m’attendre cette fois ? Connaissant le goût d’Oliver Gallmeister pour ce que les Américains appellent Nature Writing, allais-je être confronté à d’interminables descriptions de paysages grandioses, pleines de plantes inconnues et de bestioles à peine plus fréquentables ? J’ai vite été rassuré de constater que ce deuxième roman n’exigeait du traducteur la maîtrise d’aucun lexique spécialisé, en dehors d’une certaine langue américaine de tous les jours et parfois assez familière. Mon vocabulaire argotique s’enrichit à chaque nouvelle traduction, ou du moins il s’enrichirait si je mémorisais tous les jurons et gros mots divers que je ne cesse de découvrir et pour lesquels je me creuse la cervelle afin de proposer des équivalents français. Et je dois dire que cela ne fait que s’intensifier maintenant que les éditions Gallmeister me font travailler pour leur série de romans policiers, « NéoNoir », dont les personnages s’expriment presque nécessairement dans un langage des plus fleuris.
Dans Lucy in the sky, l’héroïne et narratrice est une adolescente prénommée Lucy. À ce propos, il faut peut-être dire quelques mots du titre retenu pour l’édition française. Certains pourraient s’étonner d’un titre anglais pour une traduction, d’autant plus qu’il ne s’agit même pas du titre original du roman. Les Québécois, paraît-il, trouvent particulièrement exaspérante cette tendance qu’ont les Français à garder les titres en anglais (ou à en inventer un) pour les films américains notamment. Pour sa part, Pete Fromm avait choisi As Cool As I Am, qu’on aurait pu décider de rendre par quelque chose comme « Une fille cool comme moi », mais il s’agit en fait du titre d’une chanson ; le choix de Lucy in the sky renvoie donc à une autre chanson, certes beaucoup plus connue du public français. Et comme le nom de famille de Lucy est Diamond, ce titre se justifie encore un peu plus.
Sans poser le même genre de problèmes qu’Alice au pays des merveilles, que j’ai eu le privilège de traduire pour Le Livre de Poche, Lucy in the Sky incluait quand même quelques jeux de mots, et l’on sait bien que le calembour est une des figures qu’il est le plus malaisé de rendre d’une langue dans une autre. Le père de Lucy a pour signe distinctif le détournement des formules proverbiales les plus connues, qu’il s’amuse à mélanger, et même en son absence, sa femme et sa fille se mettent à parler comme lui : il suffisait, pour le passage en français, de trouver des phrases équivalentes, que le lecteur arriverait encore à reconnaître après trituration : « mettre du beurre dans la marmite », « gagner ses épinards » et « faire bouillir sa croûte » ne devraient pas sembler incompréhensible. Il y avait néanmoins plus délicat. Dès le troisième chapitre apparaît ainsi un surnom donné au meilleur ami de Lucy, Kenny : au lycée, tout le monde l’appelle Kernel. En anglais, ce mot signifie « noyau », et c’est donc un moyen de se moquer de la petite taille de Kenny. Mais Lucy, qui a oublié d’être bête, trouve le moyen de subvertir ce surnom sarcastique, en profitant de l’homonymie avec « Colonel » (qui se prononce exactement comme « Kernel » en anglais). Après avoir envisagé diverses possibilités, il a fallu se satisfaire, dans la version française, de « Grand Chef », ce qui est assez loin de l’original et beaucoup moins inspiré, il faut le reconnaître. Plus loin, pour tenter de refléter un tout autre calembour, j’avais proposé un « Lucky Luce » (les parents de Lucy l’appellent souvent « Luce ») qui n’a malheureusement pas pu être conservé. Malgré tout, j’espère avoir réussi à ne pas trop trahir l’humour spécifique à l’écriture de Pete Fromm pour ce roman.
Ce qui est étonnant, de la part de Pete Fromm, c’est sa manière de se glisser dans le cerveau et dans le corps d’une jeune Américaine de quatorze ans, dont le lecteur découvre le quotidien, la psychologie et l’évolution, au fil de ce long roman d’apprentissage. Il fallait donc trouver un style qui, sans être ampoulé ou trop écrit, reflète le fonctionnement intellectuel d’une adolescente élevée par un père grand adepte des calembours, on l’a vu, dans un récit correspondant à l’éveil de la conscience de soi, conscience réticente de son apparence physique, conscience embarrassée de son potentiel sexuel, conscience paniquée des possibilités et des choix qu’impose la vie. Comme conclut Lucy elle-même, « Franchement, ce ne serait pas la cerise sur le gâteau ? Après ça, tout le reste serait de la moutarde ».

* Traducteur, entre autres, de Jane Austen, Kressmann Taylor, Mark Spragg. Lucy in the sky vient de paraître aux éditions Gallmeister.

Laurent Bury
Le Matricule des Anges n°164 , juin 2015.
LMDA PDF n°164
4.00 €