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Intemporels Coup de bâton

mars 2016 | Le Matricule des Anges n°171 | par Didier Garcia

Dans Mes Amis, Emmanuel Bove raconte, sans le moindre artifice, la quête éperdue de l’amitié d’un jeune trentenaire.

Il y a des êtres humains envers qui la vie se montre particulièrement prodigue, leur accordant tout, et souvent bien au-delà de ce qu’il est raisonnable d’espérer ; il en est d’autres à qui elle refuse tout, jusqu’aux plaisirs les plus simples, sans que l’on sache très bien pourquoi.
L’antihéros de ce roman, dont il est aussi le narrateur, est bien de ces derniers. Victor Bâton (c’est son nom, taillé ni pour la gloire ni pour le feu des projecteurs) est un traîne-misère, un pensionné de guerre qui n’aspire pas à travailler, et qui, le soir venu, n’a même pas le courage de se brosser les dents. Chaque jour, ou peu s’en faut, il quitte son galetas de Montrouge pour des virées dans Paris, dont il arpente seul les rues. Victor Bâton, en effet, vit seul. Sans petite amie, et même sans ami du tout. Il le reconnaît d’ailleurs volontiers, dans des constats qui ont la lourdeur des drames existentiels : « Personne n’a jamais répondu à mon amour. Je ne demande qu’à aimer, qu’à avoir des amis et je demeure toujours seul. »
Comme pour nous prouver qu’il dit vrai (on l’imagine mal pouvoir mentir gratuitement), Bâton évoque, dans ce qui s’apparente à des nouvelles (lesquelles confèrent au roman une allure singulière, plus proche du recueil que du récit), les quelques liens amicaux qu’il lui a été permis de tisser dans sa vie, et qui se sont irrémédiablement brisés. Dans ce modeste catalogue d’amitiés potentielles et avortées, nous croisons des profiteurs, de ceux qui savent abuser de la fragilité des plus faibles, leur emprunter de l’argent et ne jamais leur rendre (pour Bâton, l’amitié a toujours un coût, et le même goût amer). Ou encore des riches un peu pervers, qui attendent des pauvres un divertissement bon marché…
Il en faut souvent moins pour qu’un protagoniste s’attire la sympathie du lecteur. Beaucoup moins pour qu’il suscite de vrais élans d’empathie. Seulement voilà : avec Bâton, cela ne prend pas. Tout bien considéré, c’est quand même un drôle de type (on n’en voudrait pas pour ami). D’abord il n’est jamais content. Alors qu’il se trouve seul gare de Lyon, un homme a la mauvaise idée de l’interpeller : « Maintenant, quelqu’un me parlait ! Je ressemblais donc à tout le monde. À cause de cet homme je n’avais plus le droit de me plaindre. » Ensuite il se permet de faire le difficile (un ami heureux ne ferait pas l’affaire : trop à son bonheur il risquerait ne pas être suffisamment à leur amitié), aime à se complaire dans le malheur, et n’hésite pas à s’inventer des châteaux en Espagne, surtout lorsque rien ne l’y autorise : à peine a-t-il croisé Jean-Pierre Lacaze, un riche industriel, qu’il s’imagine épouser sa fille et hériter de sa fortune à sa mort. Enfin sa gaucherie, son aboulie, ses excès de prudence ont le don d’agacer : il se comporte dans la vie comme si, au moindre geste, il allait commettre l’irréparable.
Le pire, c’est qu’au fil du roman (lequel n’en est peut-être pas tout à fait un) sa situation se détériore. Non seulement il continue d’échouer dans ses tentatives de créer du lien social, mais son propriétaire, probablement lassé d’avoir chez lui ce traîne-savates, lui donne brusquement son congé. Voici donc Bâton à la rue, condamné à vivre dans une chambre d’hôtel, où l’on peut gager que sa solitude n’en sera que plus prégnante.
Il suffit de quelques pages pour que le lecteur en arrive à cette terrible conclusion : Bâton est un cas, aussi désespéré que désespérant, et sur lequel les psychiatres de tout bord ont de quoi méditer. Et si l’empathie fonctionne aussi mal, si l’on éprouve bien souvent moins l’envie de le plaindre que celle de le tancer pour ses comportements, c’est peut-être que Bâton, finalement, c’est un peu nous, avec la veulerie dont nous sommes parfois capables, et la bassesse de certaines de nos pensées. Ce qui détonne avec tous nos rêves de grandeur.
Heureusement, Mes Amis, publié en 1924, n’est pas qu’une tragédie : ce premier roman de Bove parvient à rester léger, malgré la gravité de son sujet. Une légèreté qu’il doit aux phrases simples dont il est fait, et qui pourraient presque être celles d’un collégien (mais alors un collégien particulièrement habile, capable de ne jamais employer un mot de trop) : « À peine sorti des draps, je m’assois sur le bord du lit. » À croire qu’il écrivait à l’économie, avec pour seul souci celui de l’efficacité, ou qu’il avait la hantise des phrases longues, lesquelles menaçaient toujours de l’entraîner un peu loin et de lui faire écrire plus que ce qu’il voulait. Ce qui ne l’empêche pas de dire exactement ce qu’il a à dire. Mais au mot près. Et parfois avec une coloration poétique qui séduit : « La table sortit doucement de l’ombre, les pieds d’abord. » Dans un univers qui a souvent de quoi déprimer (ou donner la nausée) cette fraîcheur verbale fait du bien.
Didier Garcia

MES AMIS
D’EMMANUEL BOVE
L’Arbre vengeur, 240 pages, 17

Coup de bâton Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°171 , mars 2016.
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