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Dossier Velibor Colic
L’impossible retour

juin 2016 | Le Matricule des Anges n°174 | par Thierry Guichard

Poussé par la guerre civile à quitter son pays, Velibor Čolić a épousé le destin de l’exilé éternel. L’écriture, seule, lui restitue une part du monde disparu. Mais avec l’accent de la blessure.

On peut voir, à Sarajevo et dans toute la Bosnie au moins, un phénomène étrange, probablement lié à une attraction plus forte de la Lune que presque partout ailleurs sur la planète : les hommes qui vivent là sont des géants. Et Velibor Čolić est un géant, lui qui est né en juin 1964 à Odzac dans le nord de la Bosnie à la frontière croate. Un ogre aussi si l’on en croit son nouveau livre, Manuel d’exil, écrit en français et publié chez Gallimard. Livre fragmentaire, comme l’était le très puissant Les Bosniaques, son premier publié en France en 1993. Le Bosnien était arrivé dans l’Hexagone quelques mois plus tôt, fuyant une guerre civile qui hante toujours sa mémoire. C’est cet exil contraint que le livre raconte, dans la lignée de Jésus et Tito qui revenait sur l’enfance du jeune Yougoslave avant le feu et le plomb, les ruines et la mort, la menace et la fuite.
Yougoslave, l’homme l’aura été en toute exclusivité jusqu’à son service militaire sur lequel se clôt Jésus et Tito et durant lequel on le désigne avec insistance comme croate. Aujourd’hui, l’écrivain demande la nationalité française, se sent profondément bosnien, mais reste apatride. Son passeport indique qu’il est yougoslave, mais la Yougoslavie n’existe plus. C’est un pays que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, une entité à part sur l’échiquier géopolitique. Fondé en 1918 au sortir de la Première Guerre mondiale et affilié au bloc soviétique en 1945, le pays sous l’autorité du Maréchal Tito joue les non-alignés face à Moscou. Autorité est un mot faible : le culte de la personnalité et le centralisme de l’État servent de ciment très efficace pour coaguler les nationalismes multiples. La mort de Tito en 1980 affaiblit l’unité du pays jusqu’à le faire exploser douze ans plus tard.
« L’éducation communiste de mon père veut qu’on soit des Yougoslaves. Qu’on soit des habitants de cette surnation inventée par le Maréchal Tito qui voulait que les entités serbe, croate, bosniaque, etc. disparaissent pour ne laisser place qu’à des Yougoslaves. Tito s’était beaucoup inspiré du modèle jacobin en mettant en place une langue officielle. Il y avait 23 minorités en Yougoslavie, on y parlait l’albanais, le slovène, etc. Il a imposé le serbo-croate comme langue officielle d’état. »
La famille où il naît est donc croate de Bosnie. Ailleurs qu’en Croatie, « Croate » est alors souvent une injure. Mitterrand gardait contre les Croates une méfiance absolue : durant la Seconde Guerre mondiale, les « Oustachis » s’étaient rangés aux côtés d’Hitler. « Un enfant grandit sans jamais se demander ce qu’il est. Je suis né yougoslave, et je découvre qu’en fait je suis croate… Ce fut la première gifle politique dans ma vie : « merde, je suis un enfant d’Oustachis ». Le service militaire qui devait parachever la formation d’un jeune Yougoslave communiste a eu l’effet inverse chez moi et chez d’autres jeunes hommes de ma génération. Je me suis dit alors que la Yougoslavie, ce pays que...

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