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Histoire littéraire Contre la peur

juillet 2016 | Le Matricule des Anges n°175 | par Thierry Guinhut

Entre nazisme et espérance communiste, l’ironie d’un Arthur Koestler inédit.

Les Tribulations du camarade Lepiaf

On glosera encore longtemps sur l’identité des deux totalitarismes du XXe siècle : nazisme et communisme. En 1934, Arthur Koestler la pressentait-il ? En ses « tribulations  », il va plus loin que le traumatisme infligé par Hitler. Né en 1905 en Hongrie, parmi une famille juive, il écrit d’abord en allemand, puis en anglais avant d’être naturalisé britannique, pour mourir en 1983 à Londres. Entre-temps, son existence aura été secouée par le sionisme, un séjour en Palestine, d’autres en Union soviétique, par des reportages pour un journal anglais pendant la guerre franquiste. Communiste en Allemagne à partir de 1931, il doit se réfugier en France. C’est là que, rédigeant un rapport sur la misère des enfants immigrés en centres d’hébergement, il imagine ce roman, dont le manuscrit, envoyé à un éditeur en Suisse, ne parut jamais : on ne le trouva pas assez communiste. Retrouvé en 1950 par son auteur, il ne le jugea pas digne de publication. Il fallut attendre 2012 pour le détromper, puis aujourd’hui en sa première et nécessaire traduction. Si l’antifascisme est flagrant dans Les Tribulations du camarade Lepiaf, l’on y devine déjà une sourde méfiance envers le communisme.
Le lecteur est d’abord un peu réticent devant une composition erratique. Le jeune Peter est coincé entre l’angoisse de ses parents juifs qui veulent le mettre à l’abri et l’attente d’un père adoptif, avant d’échouer dans un foyer près de Paris, appelé « L’Avenir ». Quant au « camarade Lepiaf », ce n’est qu’un congénère, parfaitement secondaire, abusivement éponyme. Les péripéties, conversations et controverses sont parfois oiseuses et répétitives. « Journal mural » et journaux intimes complètent l’alternance des points de vue. L’on sait que l’auteur s’appuya sur un travail documentaire lorsqu’il visita un tel foyer.
Pourtant, une fois les fragments épars du tableau agrégés, cette micro-satire de société prend un relief étonnant. D’abord grâce aux personnages hauts en couleur : Roland le nain et Petit Hérisson, et les éducateurs : Clystéria, psychanalyste, férue de sa logorrhée, Furonclet, remplacé par Lampel et Moll, respectivement l’ouvrier et l’intellectuel. Entre les deux, Piete le Grand, Ulrich l’Opposition et Thekla l’Oie rouge. On devine les marqueurs politiques. Car les adolescents, au fait de la tyrannie hitlérienne, conscients de l’impéritie de la direction, s’érigent en « membres du collectif  », fomentant « compétition socialiste pour l’épluchage des pommes de terre  », « grève et insurrection armée », montant un procès pour « acquitter le voleur de chocolat victime du capitalisme  ». La phraséologie marxiste- léniniste est redoutable. L’on conçoit, à l’issue d’une fin ouverte, si « L’Avenir » du foyer est de l’ironie.
La gabegie grotesque devient satire au vitriol. Les polémiques politiques sont le reflet de celles des adultes, les méthodes d’éducation sont conspuées, en un condensé des « luttes de faction » de l’époque. Malgré l’apparence farfelue, le roman reste réaliste, troublant constant de la misère d’avant-guerre. Les enfants politisés à outrance, ou définitivement « bourgeois », ne sont en rien idéalisés, non loin de ceux qui peuplent l’île de Sa Majesté des mouches de William Golding. On doute alors que ces futurs adultes, s’ils survivent, préparent une génération meilleure que celle de leurs parents. Celui qui rêve de devenir un « vampire » quand il sera grand peut apparaître comme une prémonition du totalitarisme rouge.
Plus tard, Arthur Koestler fournira des romans plus solidement composés : Spartacus, récit des révoltes d’esclaves dans l’empire romain, et surtout Le Zéro et l’infini, écrit à la suite des procès de Moscou de 1938, qui met en scène la descente vers l’exécution d’un commissaire du peuple, roman emblématique de sa définitive perte de foi envers tout communisme.
Thierry Guinhut

Les Tribulations du camarade Lepiaf
d’Arthur Koestler
Traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 368 pages, 21,50

Contre la peur Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°175 , juillet 2016.
LMDA PDF n°175
4.00 €