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Domaine français Lignes de flottaison

janvier 2017 | Le Matricule des Anges n°179 | par Christine Plantec

Trente ans après, L’interdit reparaît. L’écrivain et psychanalyste Gérard Wajcman relève le défi d’écrire un récit sans texte.

Étrange livre que L’Interdit qui revendique le statut de roman alors que le texte est (presque) entièrement constitué de notes de bas de page. Dans la postface, Gérard Wajcman explique que cette forme particulière s’est imposée à lui : « je voulais m’adresser à un lecteur, et lui adresser un livre où il n’y aurait en un sens rien à lire, mais un blanc à voir. (…) les lignes du titre courant en haut et les notes en bas formaient ainsi les bords d’un trou, elles faisaient littoral, délimitant un vide central, l’espace d’un manque. Manque à dire, manque à lire, manque à voir ». Or si ce dispositif est apparu comme une nécessité, c’est qu’il est intimement lié à l’histoire de l’auteur. Pour ce fils d’émigrés juifs polonais, le yiddish était la langue murmurée par ses parents et qui leur permettait de parler en présence de leur fils du passé tout autant que de lui-même ; langue dont il se sentait exclu, langue du silence et du secret. Le blanc de L’Interdit est donc à la fois la figuration de ce sentiment de relégation ainsi que celle d’une entreprise d’effacement systématique des traces de la shoah, et en même temps le geste consistant à protéger l’enfant d’une horreur épiphanique. Si Wajcman a longtemps entretenu avec cette « langue des disparus  » un rapport conflictuel, c’est aussi sous le sceau de l’ambivalence que se déplie tout le roman.
Que révèlent ces 207 notes de bas de page ? Bien que disruptives, on y apprend qu’un homme quitte une femme, disparaît de sa ville et échoue à Venise où il a le projet d’écrire. Dans le quartier du ghetto, il s’effondre en larmes en entendant la prière d’un homme dans une synagogue. Cette rencontre le frappe d’aphasie. Il décide alors de consigner ses troubles dans un carnet. « 199 – (…) Il commença à écrire. Ce fut d’abord des notes éparses puis, au fur et à mesure qu’il écrivait, qu’il lui fallait expliquer une chose pour remonter à une autre, ces notes devinrent plus longues  ». Il s’agit de la presque fin de l’ouvrage et on peut y entrevoir la manière dont Wajcman s’y est pris pour rédiger L’Interdit dont le principe peut, dans un premier temps, plonger le lecteur dans un inconfort manifeste. Pourtant ce régime de lecture – consistant à prendre à bras-le-corps un texte absent dont ne subsistent que des remarques, commentaires (comment taire ? ), citations – permet au lecteur de faire l’expérience d’un Réel dont l’illisibilité fondamentale concerne autant l’acte de lire que d’écrire mais que l’auteur invite à dépasser.
« 106 – (…) L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans le livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même ». Dérive d’un homme, dérive d’une pensée, dérive bibliophilique, dérive urbaine dans une Venise menacée d’engloutissement, L’Interdit est une méditation proustienne. Albertine disparue s’invite Place Saint-Marc, le passage sur le lecteur (cité ci-avant) est un extrait du Temps retrouvé. Quant à l’ultime note de L’Interdit, la seule qui ne soit pas numérotée et qui recouvre tout le Carré noir sur fond blanc de la page, elle débute par un exercice de réécriture du début de La Recherche où y sont évoquées, enfant, l’heure du coucher et l’attente de la mère avant de sombrer dans le sommeil. Un exercice d’admiration qui devient le moyen par lequel l’écrivain s’émancipe d’une filiation en fondant, par un mouvement de rétroaction, les conditions de sa propre écriture : «  Peut-être n’ai-je accompli qu’une boucle. Mon voyage ne fut qu’une dérive circulaire ». Cette ultime note met en scène l’émancipation d’un personnage devenu narrateur de l’(H)istoire, les conditions d’un pouvoir être en littérature même si « tout a déjà été dit  ».
C’est alors que le texte quitte la tonalité crépusculaire du « noir orage  » (Proust en épigraphe) pour se frayer un passage vers quelque chose comme une lumière, ainsi qu’à la note 60 où la ligne de flottaison du texte semblait soudain modifiée : « C‘était un mur qu’il apercevait par la lucarne de sa chambre lorsqu’il était allongé (…). Mais parfois, vers la fin de l’après-midi, une certaine lumière tombait sur lui. (…) C’était comme si les émotions ou les pensées qui flottaient en lui à cet instant se trouvaient d’un seul coup totalement, matériellement exprimés au-dehors de lui, dans la lumière du mur ; un accord si complet qu’il était, pendant un instant, devenu elle. Et puis cela se dissipait ». Cette émotion, intensément vécue, irradie peu à peu le phrasé d’une vigueur qui sauve le sujet de « l’exténuation » à laquelle l‘interdit l’avait condamné.
Au fil des pages, il est profondément troublant d’être le témoin de cette force vive. Christine Plantec

L’Interdit, de Gérard Wajcman
Nous, 264 pages, 20

Lignes de flottaison Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°179 , janvier 2017.
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