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Poésie Donner du poids à la fumée

janvier 2017 | Le Matricule des Anges n°179 | par Richard Blin

Commencée dans la fantaisie provocatrice et se terminant dans la résignation amère, l’œuvre poétique de Richard Brautigan – ses « fleurs de papier avec de l’amour et de la mort » – est entièrement réunie pour la première fois.

C’est tout ce que j’ai à déclarer : Brautigan-OEuvres poétiques complètes, T1

Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Grand, le cheveu long et roux sous un chapeau à larges bords, des bésicles de grand-père, une moustache de gaulois, Richard Brautigan aimait apparaître sur la couverture de ses livres. Des livres funambuliques, limpides, sauvages, ceux d’un homme qui aimait boire, manger, pêcher, faire l’amour – « Je veux rentrer dans une / maison sombre, son corps, et allumer toutes les lumières » – et rêvait de planter les livres, de mettre de la terre dans les phrases et des verbes dans la pluie. Fragile, fantasque, il disait écrire pour rendre les gens heureux. Auteur de livres cultes – La Pêche à la truite en Amérique, Retombées de sombrero, Tokyo-Montana Express – tout en inventions formelles, tourbillons d’images et digressions intempestives sur fond d’échos à sa propre vie, il fut aussi ce poète, cet alchimiste du verbe, qui voit aujourd’hui ses poèmes rassemblés dans leur totalité, au Castor astral, en édition bilingue et en deux volumes titrés C’est tout ce que j’ai à déclarer et Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.
Né en juin 1935 à Tacoma, dans l’État de Washington, il eut une enfance difficile entre une mère aux comportements imprévisibles et un père qu’il ne rencontra que deux fois. C’est au lycée qu’il rencontra la poésie. Fasciné par celle d’Emily Dickinson autant que par son existence de recluse excentrique, il commença à écrire des poèmes. Et c’est en s’installant à San Francisco, où il devint compagnon de route de la Beat generation, qu’il se fit connaître.
Délibérément courts, drôles ou carrément déjantés, ses poèmes peuvent faire de Baudelaire, un personnage qui prend Jésus-Christ en stop dans la montée du Golgotha ou qui invente le « fleurburger ». Dans d’autres recueils, on croise Moby Dick au volant d’un camion transportant des mouettes, Jules César mangeant des frites ou la belle Ophélie flottant « comme une église d’avril dans son ombre ». Il est donc clair que si vous aimez arriver à l’heure là où vous allez, la poésie de Brautigan n’est pas pour vous. Véritable kaléidoscope d’images, elle entraîne dans un maelström de sensations et d’impressions fugitives, d’incongruités anachroniques et de cocasserie désespérée. « L’amour / c’est quelque chose. / C’est comme, / peut-être, / une part / de tarte aux pommes. » Une poésie qui exalte la réalité du subjectif et de ses mondes imaginaires, qui manie la surprise et le bizarre, marie la concision et le jeu. « Je pense n’avoir jamais / vraiment cessé d’être / un enfant et de / jouer à des jeux. »
L’esprit de l’enfance, cet état d’avant la pensée rationnelle, qui permet de créer à partir de rien, Brautigan en a fait sa manière d’être, de voir et de penser. C’est ainsi qu’il métamorphose le banal, l’ordinaire, le quotidien en un merveilleux iconoclaste et développe tout un univers en marge du réel. Un monde où la roue peut ressembler « à des poires pourrissant sous un arbre en août » ou le vent est « couleur de truite », où les tiroirs d’un buffet peuvent sentir « le fantôme de bicyclette ». Où les gens « ont parfois des pensées / en peau de serpent qui rampe », où « toutes les filles devraient avoir un poème / écrit pour elles », où la lune « c’est Hamlet / descendant / à moto / une route obscure », et où « il n’y a / pas pire / enfer / que / de se rappeler / intensément / un baiser / qui / n’est pas venu. »
Des détails anodins magnifiés par un regard décalé – « Un morceau de poivron vert / est tombé / du saladier en bois : / et alors ? » –, des épiphanies joyciennes, du temps suspendu – « Un enfant / craintif et stupide / disant à / son ombre / de / s’en aller. » –, c’est ce qui se perd et se dissémine dans le flux des choses, que cherche à sauver Brautigan. Et ce, à partir d’une perception singulière du réel, et grâce à des images aussi désacralisantes qu’inattendues. Quant à leur loufoquerie, elle est une manière d’effacer les frontières entre réel et imaginaire, d’aider à renouveler notre regard en le libérant des habituelles connexions qui conduisent à un sens univoque.


« Pour voir si j’existe »


Derrière l’herbier d’instants ou le bouquet de choses vues qu’est chaque livre, se cache une esthétique du détail et de l’instant valorisée par une extraordinaire concision de l’expression. L’écriture est précise, efficace, économe à l’extrême, proche de l’esprit du haïku – dont Brautigan louait la façon de « concentrer l’émotion, le détail et l’image pour aboutir à une espèce d’acier trempé dans la rosée. » – ou de l’épigramme : « Il ferait passer un trou du cul / de rat pour une alliance / à un aveugle. » Un art minimaliste servi par un lexique de quelques centaines de mots, et par un style simple préférant la juxtaposition aux constructions causales. Une simplicité délibérée qui met en valeur l’extravagance des images ou des métaphores. « La mort est une magnifique voiture garée uniquement / pour être volée dans une rue bordée d’arbres / dont les branches sont comme les intestins / d’une émeraude. »
De la poésie, Brautigan disait qu’il l’avait pratiquée pendant des années pour apprendre à écrire une phrase. « Je me suis servi de la poésie comme d’une maîtresse mais je n’en ai jamais fait ma femme », avouait-il, avant d’ajouter que lorsqu’il sut écrire une phrase, il se remit « à sortir avec la poésie », qui devint sa femme, « Dieu que c’était bon ! » Mais dans ses derniers recueils – Tu charges du mercure à la fourche et Journal japonais –, c’est une personnalité en train de s’effilocher qui apparaît, un homme rongé par l’alcool, la dépression et l’insomnie. Au succès – dû à une mode –. a succédé une relative indifférence des lecteurs à son égard. Entre son ranch du Montana, sa maison de Bolinas en Californie et ses voyages au Japon, il porte son inutilité d’être en bandoulière. « Gueule de bois, cerné par la bêtise ambiante, / seul, pas moyen de bander, je me sens comme / un tas de merdes de chat décolorées. » La mort, qu’il a toujours sentie comme contenue dans tout ce qui enferme, cloisonne, délimite et fige, il n’aura finalement cessé de la repousser par le biais de son mode de relation au réel, fait d’un mélange d’étonnement, de désespoir et de solitude. Mais en dépit d’indéniables sursauts face à la menace du néant – « Parfois je sors mon passeport, / regarde la photographie de moi / (pas très bonne, etc.) / pour voir si j’existe. » –, il se flanquera une balle de 44 Magnum dans la tête, en octobre 1984, trois mois avant son cinquantième anniversaire.

Richard Blin

De Richard Brautigan, au Castor astral, C’est tout ce que j’ai à déclarer, traduit de l’américain par Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues, Nicolas Richard, introductions de Ianthe et Virginia Brautigan, préfaces de Steven Moore et Mathias Malzieu, 800 pages, 32  ; Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus, traduction de Thierry Beauchamp et Romain Rabier, 256 pages, 19

Donner du poids à la fumée Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°179 , janvier 2017.
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