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Domaine étranger La nostalgie de l’ici-bas

septembre 2017 | Le Matricule des Anges n°186 | par Thierry Cecille

Promeneuse solitaire, l’Allemande Esther Kinsky chemine aux bords de rivières labyrinthiques, explore les espaces flous aux marges des villes et vagabonde parmi ses souvenirs.

Peu reconnu de son vivant, le photographe Eugène Atget fut redécouvert par les surréalistes, Breton en tête. Par l’entremise de Man Ray, l’Américaine Berenice Abbott parvint à acheter ses archives et se fit alors l’apologiste entêtée de son œuvre : d’autres purent alors trouver en lui un modèle, tel Walker Evans. Arpentant le Paris des quartiers – encore – populaires, s’aventurant dans les alentours misérables des fortifs ou les boutiques poussiéreuses du capharnaüm des Puces de Saint-Ouen, Atget ne cessait de photographier porches et vitrines, mannequins et façades, statues abîmées par le temps et mendiants cassés par la misère, répertoriant inlassablement ces objets et figures voués à la disparition, mais témoins du présent. Semblable au chiffonnier, personnage baudelairien que Walter Benjamin transforme en figure symbolique et tutélaire de la modernité, le photographe tente d’enfermer dans son cliché la poésie fugace de l’ici-bas.
C’est sans doute à une ambition semblable qu’obéit Esther Kinsky dans ce récit lent et méticuleux, sorte de poème en prose au ton unique, qui s’apparente à une odyssée du regard, à une exploration des territoires de l’indistinct et des frontières mouvantes, où la précision quasi scientifique cède parfois la place, fugitivement, à l’onirique et au fantastique. La narratrice, comme défaite, démobilisée de son existence antérieure (on ne saura jamais exactement pourquoi), décide de se retirer dans la banlieue de Londres, en un quartier excentrique, estrange aurait-on dit jadis, c’est-à-dire à la fois étrange et étranger. Pendant quelques mois, « entre août et avril » précise-t-elle, d’une année indéterminée, elle y vit seule, remplissant ses journées de longues promenades et de rencontres éphémères, ne cessant d’observer puis de méditer sur ce qu’elle observe, se perdant en ces lacs et entrelacs où viennent se prendre, également, des souvenirs. À proximité de ce quartier multiethnique où elle a établi son refuge temporaire, au cœur de ce paysage post-industriel, coule une rivière, la Lea, qui se ramifie en de multiples méandres ou se perd dans des marécages mouvants, avant d’aller rejoindre l’estuaire de la Tamise. Le récit prendra fin, symboliquement, au moment où les pas de la narratrice l’auront conduite jusqu’à cette finis terrae, cette extrémité-là, « où tout ce qui (l’) avait accompagnée pendant des mois se dissipait comme un nuage vaincu par le soleil, tandis que les marécages s’étendant par-delà la rivière Lea, et la rivière elle-même, dans ce déferlement de lumière qui submergeait tout, se métamorphosaient en une bande côtière qui ne se dissociait plus qu’à peine de la mer, se soulevait et se couchait comme les vagues et engloutissait dans ce mouvement tout ce qui était y était érigé  ».
Outre le motif de la rivière – qui permet à la narratrice de longues analepses sur celles qu’elle put, antérieurement, hanter, de l’Ontario au Gange, en passant par la Neretva que surplombe le pont détruit de Mostar – d’autres leitmotivs concourent à la construction de l’œuvre, sagacement distribués comme en un puzzle mobile ou un rébus un peu mystérieux. L’un d’eux est – doit-on s’en étonner ? – la photographie : qu’il s’agisse de clichés trouvés par hasard dans quelque album abandonné, exhibés à la narratrice par des personnages qu’elle croise, ou de ceux qu’elle prend elle-même, ces images sont toujours le reflet de la vie, avec ce qu’elle recèle de douleurs intimes ou de joies fugitives. Visages aimés, familles rassemblées avant que d’être éparpillées, lieux un temps habités puis abandonnés : les photographies sont également ce que l’exilé, l’émigré ou le simple voyageur peut emporter avec lui, minime foyer portatif. L’exil est en effet un autre thème essentiel – et l’on ne peut s’empêcher de penser aux œuvres de W. G. Sebald. On retrouve ici, comme chez l’auteur des Émigrants ou d’Austerlitz, cette sensibilité, comme vibrante et retenue à la fois, à ce que les êtres et les choses peuvent avoir de fantomatique. Comme Sebald encore, Kinsky est particulièrement attirée par les terrains vagues, les banlieues, les zones frontières entre la ville et la campagne, entre le passé dépassé et le présent déserté, où flottent les réminiscences d’existences difficiles, comme les fantômes discrets mais têtus de ceux qui ici vécurent, souffrirent et moururent. De cela témoignent les bâtiments en ruine, la ferraille rouillée, les débris de toutes sortes, les objets laissés au rebut. « Des hérons cendrés se tenaient immobiles sur les saillies de brique et de béton des murs d’usine, enserrés de roseaux, et regardaient fixement le courant, impavides et conscients de demeurer hors d’atteinte, là où la ville à bout de souffle se disloquait et craquait de toutes parts, où la verdeur sauvage de minces brins d’herbe pointait entre les interstices de la pierre. Entre des barres de fer dévorées par la rouille, les briques des murs et des piliers se désagrégeaient et retournaient à ce qu’elles avaient été avant leur transformation, de la terre, de l’argile, le dépôt d’alluvions de cours d’eau depuis très longtemps écoulés.  »
Des rencontres, cependant, et des souvenirs viennent animer cette méditation essentiellement descriptive, car cette tenace volonté d’arpentage, cette tentative d’épuisement d’un lieu représente bien, en même temps, une «  quête » de soi. Les scènes de l’enfance, la figure du père (la mère n’est pas nommée), divers épisodes d’une vie comme mise à distance mais qui fait retour par raccroc composent une autobiographie elle aussi fragmentaire, des mémoires comme troués. En cartographiant ces lieux écartés, en en décrivant les habitants – son attention se porte en particulier sur les exclus, les vagabonds et les mendiants, et l’on pense alors aux Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke – c’est peut-être en définitive elle-même qu’elle tente d’approcher : «  Le petit bois marécageux en partie mutilé, avec ses fleurs d’enfance, ses oiseaux sauvages dont les appels et les chants sous la feuillée convoquaient les souvenirs, me fut la voie d’accès à ce chemin de berge ou, pendant les mois d’adieux, suivant la pente de la rivière, j’ai pris l’habitude de donner mes propres noms à une ville que j’avais péniblement appris à épeler au fil des ans, des noms que la marche et l’observation seules savaient puiser aux eaux résurgentes de la mémoire, parmi les alluvions d’images et de sons, dans la toile des mots anciens entremêlés.  »

Thierry Cecille

La Rivière, d’Esther Kinsky, traduit de l’allemand
par Olivier Le Lay, Gallimard, 394 pages, 24,50

La nostalgie de l’ici-bas Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°186 , septembre 2017.
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