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Domaine étranger Lointains intérieurs

novembre 2017 | Le Matricule des Anges n°188 | par Thierry Cecille

Poursuivant plus à l’Est ses habituelles pérégrinations, Andrzej Stasiuk désormais voyage aussi vers une destination plus intime : son propre passé.

Dès l’abord nous retrouvons ici la voix singulière de ce drôle d’explorateur qu’est Stasiuk, la petite musique de cet aventurier paradoxal des confins infréquentés et des trous perdus. Comme nous en avons l’habitude depuis maintenant près de vingt ans (grâce à Actes Sud mais aussi Christian Bourgois ou Noir sur blanc), nous allons l’accompagner pour commencer là ou personne, semble-t-il, n’a l’idée d’aller, dans ces sortes de terrains vagues de l’Europe actuelle, disproportionnée et comme déboussolée. Aux frontières, hier déchirées et dangereuses, aujourd’hui comme brumeuses et presque fantomatiques, de la Pologne, de la Slovaquie, de l’Ukraine et de la Biélorussie, Stasiuk arpente des villages plongés dans l’ennui, des berges sableuses de fleuves lents, des centres commerciaux bondés – et médite, solitaire Diogène parfois alcoolisé. Ce qu’il observe ? « Les recoins. La vie terne du second plan. Les dédales des journées humaines. La misère proprette avec des lampes en plastique se faisant passer pour du cuivre devant les entrées.  » Alors que les catholiques fervents écoutent les prêches intolérants de Radio Maryja, lui préfère affronter le vent glacial qui envahit la vieille ville de Lublin. Il y frôle les fantômes des Juifs disparus, assassinés non loin de là à Majdanek, et affirme ce que d’autres préfèrent oublier : « nous occupons l’espace dont ils ont disparu  ». Ces « terres de sang » (Timothy Snyder) furent toujours « une décharge de cadavres » et aujourd’hui « des millions de regards qui avaient été carbonisés recouvr(ent) notre quotidien de cendres invisibles  ».
Cette fois-ci, cependant, ses pas le conduisent plus loin : ce n’est plus seulement l’est de l’Europe qu’il parcourt, mais, si l’on peut dire, l’est de l’Est ! Serait-ce l’Orient ? Oui, géographiquement – mais sans ce que le mot a pu longtemps receler de rêve et d’exotisme, l’Orient sans harem et sans muraille de Chine. Là encore c’est en effet le prosaïque et le minuscule, mais aussi le vivant et le contemporain, qu’il remarque et commente : les fourmilières de consommateurs chinois effrénés, les Mongols transformés à leur tour en banlieusards. Pourquoi faire cinq mille kilomètres ? Pour, au fin fond du Tadjikistan, « regarder la rouille post-impérialiste se transformer peu à peu en sable  ».
Le plus émouvant dans cette œuvre qui, nous l’espérons, n’est pas pour autant testamentaire, c’est que Stasiuk ne cesse, en même temps qu’il va plus loin vers l’Est, de revenir vers le centre, son centre : sa mère, la maison de sa mère et l’enfance qui y demeure accolée, enracinée. Elle, comme ratatinée, dans cet espace « rapetissé  », « ne fait plus que dix pas d’un côté et dix de l’autre  » et se plaint – que son fils voyage trop ! « C’est tout ce qu’elle peut encore faire pour moi. Me suivre à petits pas quand je viens lui rendre visite et me répéter de ne pas prendre froid  ». Son enfance bien sûr a été vécue sous le communisme – Stasiuk est né en 1960 – et c’est donc aussi du communisme que le passé est empreint, garde l’empreinte. Les sensations, les paysages, les rêves aussi de cette époque, aujourd’hui aussi lointaine, aussi disparue que le Moyen Âge, ressurgissent donc çà et là. Ainsi rôde encore, dans ce qui fut l’unique magasin d’une ferme d’État, « l’odeur des friandises, de la cannelle, de la marmelade, du sucre vanillé, de la poitrine fumée, des bouteilles de bière vides, du tabac, de la sueur des gens dans la queue ». Il rend également hommage à ses parents et à leurs semblables : quittant la campagne encore « féodale  », tous étaient partis, « conquistadors du peuple  », en quête d’une Terre promise et ne trouvèrent à l’arrivée que la banlieue prolétaire de Varsovie. Rescapés de la guerre, ils étaient pourtant animés d’un espoir farouche, dont le régime sut profiter durant des décennies, ils s’épuisaient à la tâche, « chair à canon du communisme  », « propulsés directement du passé vers le futur, sans se voir offrir un présent qui aurait pu les rassurer  ».
Ce pèlerinage plein d’une nostalgie contenue, vibrante cependant sous les sarcasmes, s’achève dans le village où les vacances ramenaient, régulièrement, l’enfant qu’était alors Stasiuk. Ce récit de voyage serait-il donc en fait un réquisitoire contre tout voyage ? « Seuls les imbéciles peuvent croire que la vraie vie est ailleurs. Car la vraie vie est toujours ici, au centre. Parfois, nous essayons de nous éloigner, de fuir, mais c’est une spirale, et nous revenons toujours comme une balle à deux sous accrochée à un élastique. À moins de s’arracher un morceau de chair vive au risque de mourir d’une hémorragie car une telle blessure ne cicatrisera jamais.  »
Thierry Cecille

L’Est, d’Andrzej Stasiuk
Traduit du polonais par Margot Carlier,
Actes Sud, 319 pages, 22,80

Lointains intérieurs Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°188 , novembre 2017.
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