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Domaine français La fraternité de nos vies

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Thierry Cecille

Partons, en un voyage au long cours, à la (re)découverte de Georges Perros (1923-1978) : raté magnifique, vrai vivant, écrivain unique.

Sans doute Georges Perros sourirait-il (avec ce mélange qui lui est propre d’autodérision affichée et de secret orgueil) de se voir ainsi consacré  : rien que le titre – Œuvres – lui semblerait sans doute comme déplacé, peut-être irait-il alors jusqu’à crier à l’imposture. Son étonnement viendrait aussi de voir, ici rassemblées, toutes ces pages, qu’il avait écrites de manière désordonnée et qui avait peut-être été, tout au long de son existence, comme les cailloux de ce « Petit-Poucet rêveur  » qu’il demeurait depuis l’enfance. Peut-être se réjouirait-il cependant d’échapper à la Pléiade (encore qu’il appréciât fort certains de ses locataires : Kafka, Valéry, Sartre…) pour cette collection, dirons-nous, plus discrète (mais où il se retrouve en bonne compagnie, avec d’autres artisans de la vie et de la langue, songeons à Bouvier ou Cioran…). Il aura fallu la tendre admiration et sans doute l’entêtement sans faille de Thierry Gillybœuf pour que cette entreprise soit menée à bien : bâtir ce monument, reconstituer cette somme. N’ayons crainte pourtant : s’il s’agit d’un tombeau, c’est celui d’un mort encore bien vivant, qui ne cesse de nous parler, de nous interpeller même, qui n’est vraiment pas de tout repos.
Bien sûr plusieurs lectures sont possibles, plusieurs approches et parcours : cette édition suit l’ordre chronologique, replaçant à leur date de publication les œuvres publiées du vivant de Perros (les Papiers collés, les Poèmes bleus, Une vie ordinaire…), qu’accompagnent alors des textes divers comme émiettés, publiés çà et là, devenus depuis parfois difficiles d’accès. Nous trouvons également quelques inédits : par exemple ces carnets et agendas qui étaient pour Perros une sorte de carrière d’où il tirait les notes ensuite retravaillées puis disposées dans les Papiers collés. Le lecteur peut donc décider de suivre pas à pas, année après année, cet itinéraire et de repérer les échos, les reprises, les inflexions changeantes de cette voix. Il s’agit bien, en effet, d’écouter une voix unique qui toujours demeure semblable, entre le chuchotement de la confidence, l’exaspération comme contenue envers le monde comme il va, l’ironie parfois un peu douloureuse, la tendresse fraternelle envers les proches comme envers le voisin, celui qui partage avec nous cette pénible et à la fois admirable humanité.
Mais si ce massif de 1600 pages l’effraie, le lecteur peut se ménager un voyage plus personnel, suivre des chemins de traverse, se laisser aller au jugé, picorer… Mais très vite il lui sera sans doute difficile de garder sa distance et son quant-à-soi, très vite il sera ensorcelé ou au moins embarqué : Perros ne nous lâche pas plus qu’il ne se lâchait lui-même ! « Je me suis fait un non  », cette phrase emblématique, que Thierry Gillybœuf place judicieusement en ouverture de sa présentation, pourrait en effet être la devise que Perros aurait placée sur son blason, où aurait été dessinée (l’héraldique le permet-elle ?) la ville de Douarnenez, battue par les vagues océaniques, giflée par les vents bretons. Après avoir été, durant quelques années, un acteur peu remarquable et peu remarqué, Perros, abandonnant toute ambition sociale, s’était en effet peu à peu éloigné, à la fois, de Paris et du milieu littéraire où il aurait pu se faire un nom, et s’était installé dans cette ville à l’extrême occident du continent. La vie matérielle était difficile (une femme et des enfants lui étaient venus, comme à l’improviste, répéterait-il souvent, comme malgré qu’il en ait) et faire bouillir la marmite le forçait à des besognes, précisément, alimentaires. Il devint alors pour Jean Vilar un « souffre-lecteur », forcé de lire et annoter des manuscrits adressés au directeur du TNP et les exécutant souvent de commentaires férocement drôles – ainsi à propos d’un Charles de Foucauld. L’ermite du Sahara : « Ce doit être ça la sainteté, se laisser ridiculiser quoique mort par un imbécile parce que vivant  » ! L’amitié de Jean Grenier, puis celle de Paulhan lui ouvrirent ensuite les portes de la NRF qui venait d’opportunément ressusciter : il allait y publier ces fragments – notes, maximes, réflexions, portraits – qui, une fois rassemblés, deviendraient ces Papiers collés. Et ces Papiers collés, au grand étonnement de Perros lui-même, verraient, année après année, décennie après décennie, s’agrandir le cercle au début fort modeste des happy few, lecteurs happés, auditeurs bouleversés par cette voix fraternelle, comme d’un ami qui écrit d’un pays lointain, comme d’un frère aîné dont on attend les mots avec impatience.
Tentons donc l’expérience (presque) au hasard : « J’aurai quarante ans l’année prochaine. Age qui, il n’y a pas longtemps, me paraissait canonique. Je n’ai pas fait la guerre, je n’ai pas été résistant, je ne suis pas israélite, ni moine défroqué, ni professeur de philosophie, je n’ai aucun diplôme universitaire, et je n’ai pas pris le chemin des honneurs. Je ne le regrette ni ne m’en loue. Il y a un “c’est comme ça et pas autrement” qui passe à travers tout ce que nous faisons et ne faisons pas, je n’irai pas contre, jamais, pourvu qu’il n’attaque pas l’énergie, le goût d’être qui nous caractérisent pour peu qu’on veuille tenir correctement debout. Socialement, je me suis plu, assez vite, à ne me fixer nulle part, laissant tomber tout ce qui ne tenait qu’à un fil, non pour écrire, mais peut-être parce que j’écrivais, ce qui ne veut rien dire dans la mesure où tout le monde, ou presque, écrit, mais risque d’engager la plus tenace partie de soi-même. Dès lors, un crayon, du papier, et la terre peut sauter, soi avec, elle nous enverra valser au complet, dans l’extrême nudité que suppose une telle passion. Car c’en est une. Indéfendable, comme toutes les véritables – personne ne comprend nos amours – mais évidente.  » C’est ainsi que Perros ne cesse de diagnostiquer, à partir de lui-même qu’il autopsie en quelque sorte avec la plume pour scalpel, nos faiblesses et nos manques, nos erreurs et nos errances, mais aussi tout ce qui nous permet, envers et contre tout, de tenir à peu près débout, à peu près dignement.
Si Perros se veut avant tout un écrivain du fragment (des aphorismes les plus compacts aux textes de quelques pages), un « noteur », c’est peut-être, ainsi que le formule Thierry Gillybœuf, parce qu’il entend dans ce mot le « non-auteur ». Conscient qu’il n’est pas Proust ni Flaubert, que la forme romanesque pas plus que l’architecture de l’essai ne sont pour lui, c’est dans et par les notes qu’il fore, qu’il explore ce territoire qui est le sien et qu’il nomme, par un de ces néologismes malicieux qu’il affectionne (songeons à sa fameuse « amythié »), la « solitarité  ». Son écriture est alors exigeante, demande du lecteur une attention constante, s’aventure souvent dans le nu de la pensée en même temps qu’il veut nous faire sentir comme « la chair de poule » des mots. Mais bien sûr, comme l’écrit Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » et cette exigence qui donne à chaque phrase de Perros sa tenue, ne va pas sans douleur, ni sans fatigue. Peut-être la lassitude menace-t-elle, et le désespoir, et même parfois la tentation de tout quitter… Mais à chaque matin, de nouveau, Perros sort de chez lui, à Douarnenez, arpente les rues qui dévalent jusqu’au port, s’arrête dans le bistrot où il partage verres et paroles avec les marins de retour de pêche, puis il observe la mer, spectacle toujours renouvelé et qui s’offre gratuitement, va chercher ses enfants à la sortie de l’école, et rejoint enfin son antre, sa caverne pleine de livres et de manuscrits épars, où il écrit, jusqu’au cœur de la nuit. C’est que si l’homme est bien une « somme de soustractions  », sa valeur réside dans ses combats, même (ou peut-être surtout) s’ils sont perdus d’avance : «  l’intelligence d’un homme se mesure à la qualité et au nombre d’obstacles qui l’empêchent de vivre, et à sa manière de les franchir  ». Perros se défend d’être un moraliste, il s’efforce de ne pas céder à la tentation du donneur de leçons, il lui suffit d’être celui qui agace, titille, perturbe, l’empêcheur de vivre en rond. « Et ce qu’on écrit peut, alors, frôler, voire toucher ce qu’il y a de superstitieux dans l’homme. D’inquiet. On peut y aller comme on n’oserait en état normal. Je ne sors jamais d’une ligne, ou de cent, comme j’étais avant d’en tracer les signes. Cela tient du millimètre. Du millième de millimètre. Mais cela rapproche d’on ne sait quoi, non, ce n’est pas la mort, mais cela éloigne d’on ne sait quoi, non, ce n’est pas la vie.  »
Thierry Cecille

Œuvres, de Georges Perros
Édition établie et présentée par Thierry Gillybœuf,
Gallimard – Quarto, 1600 pages, 92 documents, 32

La fraternité de nos vies Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
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