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Domaine français Dérive toponymique

février 2018 | Le Matricule des Anges n°190 | par Guillaume Contré

Dans un texte qui fait de la digression son armature, Nicolas Cavaillès tisse un portrait sensible de l’île Maurice en suivant les pas lents d’un curieux âne…

Comment parler d’un territoire qui peut s’avérer aussi précis que fantasmé, comment approcher sa diversité, son histoire, les tensions et les conflits que son existence suppose, comment évoquer sa beauté comme sa misère sans tomber dans les généralités toujours trop vagues, dans les grands discours factices et les métaphores creuses ? Comment parler, pour tout dire, d’une réalité quand la question de la légitimité de celui qui parle – son autorité, si tant est qu’il en ait une – peut forcément être mise en doute ? Voici des questions que non seulement Nicolas Cavaillès semble s’être posées au moment d’écrire Le Mort sur l’âne, mais auxquelles il a su trouver des réponses adéquates.
Ce livre difficile à classer (ce n’est ni un roman, ni une chronique, ni un reportage ; plutôt une errance réflexive, une dérive géographique, par moments une fable, à d’autres un essai) a pour objet l’île Maurice et comme personnage un âne qui « s’achemine vers l’aurore de sa nuit d’errance ». Celui-ci, en effet, tandis qu’il se trouvait tranquillement attaché à un piquet au fond d’un cratère éteint, se trouve soudain alourdi d’un « fardeau informe, long et lourd », fixé par « trois tours de corde ». En réalité un cadavre en état avancé de putréfaction dont des inconnus se débarrassent en le confiant à une pauvre bête qui croyait naïvement pouvoir finir ses jours en paix. Le fil conducteur d’un récit qui n’est que digression (signalée voire soulignée par de courts chapitres qui ne cessent de se démultiplier en bis, ter voire quater) devient la dérive nocturne d’un mulet qui avance à tâtons et quitte son cratère pour nous offrir une visite guidée de l’île Maurice, cette « pyramide en ruines ».
Mais l’âne, bien sûr, n’est pas le vrai personnage du livre et l’île Maurice n’est peut-être pas tant l’objet du texte que le prétexte géographique offert à l’écrivain pour traiter son sujet par la bande, à travers la question toponymique, comme s’il s’agissait de « dresser la liste de tous les lieux que l’île recèle dans son chaos ». Territoire originellement vierge de tout habitant, perdu entre Inde et Afrique, colonisé par des Français et des Anglais, l’île porte dans le moindre de ses noms, tour à tour fleuris, absurdes ou inquiétants, les marques d’une histoire qui s’y dessine comme autant de couches d’un calque plus ou moins translucide. Ainsi, le narrateur, qui n’est peut-être pas Cavaillès mais est sans doute le vrai personnage du livre, nous confie-t-il (nous « assène »-t-il) « (s)es vues et (s)es doutes sur tous les trous et autres noms de villes et de village de notre île », ce qui le force à s’accrocher comme il peut au personnage de l’âne pour ne pas « sombrer plus profondément dans l’obsédante géographie qui l’entoure ». L’île, d’origine volcanique, est de fait « trouée de tous les côtés » : Trou-au-cerf, Trou-Kanaka, Trou-de-Madame-Bouchet, Trou-aux-biches, etc. On lit les cartes, la géographie et les noms « dans l’espoir de nous y retrouver nous-mêmes, de ne pas nous sentir exclus ni étrangers », voire d’y trouver « une nouveauté susceptible sinon d’orienter notre avenir, du moins d’éclairer la parcelle suivante, qui vient déjà, de notre présent ».
Le cadavre arrimé contre sa volonté au dos de l’âne pourrait être une métaphore que l’auteur se garde bien de trop définir (car définir, ici, serait réduire). Celle par exemple de la putréfaction inhérente à toute idée de civilisation, comme si l’âne c’était l’île Maurice, « ce petit paradis touristique et fiscal », et le cadavre les couches de béton et les hordes de touristes qui la font ployer. Un « paradis » grevé de « poches de pauvreté » comme autant d’autres trous béants (quoique cachés), mais dont les noms, là encore disent beaucoup.
L’âne, entre-temps, poursuit sa route en supportant comme il peut sa charge nauséabonde. Il faudra bien qu’il arrive quelque part. « Et pourtant », s’interroge l’auteur ou le narrateur, dont l’identité reste élastique, « ces lieux que l’âne traverse, ne sont-ce pas les mêmes que l’humain croit connaître et posséder parce qu’il les a nommés, mesurés, inscrits dans l’histoire ? » Le lieu d’arrivée de l’animal pourrait d’ailleurs correspondre lui aussi à un nom inscrit dans l’histoire, qu’importe qu’elle soit petite ou grande.
Guillaume Contré

La Mort sur l’âne, de Nicolas Cavaillès
Le Sonneur, 124 pages, 15

Dérive toponymique Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°190 , février 2018.
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