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Essais Insulaires de l’esprit

avril 2018 | Le Matricule des Anges n°192 | par Richard Blin

Au fil de leurs écrits, ils dressent la carte des continents engloutis ou en train de l’être, et dénoncent notre esprit de soumission.

Réprouvés, bannis, infréquentables

Guetteurs de l’aube ou veilleurs du crépuscule, mélancoliques ou enragés, ils sont au nœud de l’ordre et du chaos. Leurs œuvres, ni conviviales ni citoyennes sont plutôt des déclarations de guerre aux conditions générales d’existence qui règnent désormais dans les sociétés occidentales. Nous mettant en relation avec d’autres regards, d’autres pensées, d’autres façons d’être et de vivre, elles sont des antidotes au prêt-à-penser, à la lâcheté qui consiste à ne rien savoir de certaines réalités parce qu’elles remuent trop de peurs, trop de passions, trop de tourments. À l’encontre de cette sorte d’interdiction de penser le monde, des voix d’écrivains, de penseurs, d’essayistes se sont élevées.
Toutes se dressent contre ce qu’on affirme être l’indépassable horizon de notre monde d’aujourd’hui : la République, le libéralisme, la mondialisation et contre ce que l’un d’entre eux, Guy Debord, appelait « la société spectaculaire-marchande », dont l’un des buts est de rendre la littérature parfaitement inoffensive en la remplaçant par sa falsification généralisée ou en lui substituant un ersatz fait d’objets téléchargeables, interchangeables, jetables. En rupture avec le système, ils ont tous eu à subir de sa part différents degrés d’exclusion. Des réprouvés, des bannis, des infréquentables qui, par-delà la diversité de leurs points de vue et de ce qui a pu motiver leur mise à l’écart, sont donc ici réunis dans un livre dont le principal intérêt est de montrer la singularité de leur œuvre.
Ils sont quinze ces auteurs dont l’un des crimes est d’aimer la beauté et la perfection. Quinze « insulaires de l’esprit », pour reprendre une expression chère à l’une d’entre eux Cristina Campo (1923-1977), la seule femme de ces quinze, l’auteure des Impardonnables. À une liberté conçue comme une infinité de possibilités d’être et d’agir dans un monde accueillant tout et n’importe quoi, son œuvre oppose la nécessité de savoir reconnaître son chemin de vie, sa vocation. Comme elle, Pier Paolo Pasolini incarne la liberté de l’écrivain et de l’artiste. Son œuvre invite à penser autrement en donnant la prééminence au poétique sur le poétique tout en dénonçant « la disparition des lucioles », autrement dit la mort de la lumière culturelle et l’avènement d’une société sans sacré où seule la consommation est érigée en divinité. C’est contre ce modèle de société et de culte de la croissance que s’élève un autre infréquentable, Jean-Claude Michéa. Contre « l’utopie libérale », contre son idéologie du laisser-faire, sa façon de régir nos vies par le droit et de faire croire à l’homme qu’il pourrait se passer de s’interroger sur ce qu’il est et sur ce qui le dirige. Une attitude qu’on retrouve chez Baudouin de Bodinat dont les « réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes » relèvent d’une croisade contre la mutation anthropologique qu’entraîne le monde machinique et analogique. Pour lui le véritable « grand remplacement », c’est celui de l’homme par la machine bien plus que celui qu’évoque Renaud Camus en conclusion de ses analyses sur le bouleversement démographique en cours. À une époque où le multiculturalisme tend à devenir une sorte de nouvelle religion, il est l’exemple même du non-conformisme intellectuel. Tout comme Michel Houellebecq dont l’œuvre va à contre-courant de la représentation du monde et de l’homme qui l’habite. Avec Maurice G. Dantec (et sa façon de dire un réel dans toute sa violence) et avec Philippe Muray (et sa critique du triomphe de l’Empire du bien synonyme de disparition de l’individualité, de culte de l’approbation et de tyrannie bienveillante), Houellebecq revendique le droit d’être libre de parler le monde sans être obligés de tenir compte de ce que pensent les tenants du féminisme ou du vivre-ensemble.

« Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’entends. (…) Je me rappelle. Je questionne ».

Quand Peter Handke, un autre infréquentable, s’interroge sur la réalité de ce qui était raconté et expliqué au sujet des guerres de Yougoslavie – « Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. » – on le censure, on le déprogramme de la Comédie-Française. Cette manière d’être écrivain, d’avoir le souci du réel au-delà du voile des apparences, on la reprocha aussi à Simon Leys qui fut l’un des premiers, dans Les Habits neufs du président Mao (1971) à dénoncer les horreurs du maoïsme. Une conspiration du mépris que connut bien Dominique de Roux, le fondateur des Cahiers de l’Herne, ce poète « de tous les extrêmes » qui se passionna pour les « grands persécutés » et se jeta dans la bataille mondiale de la mystique politique en soutenant le mouvement de libération de l’Angola portugais. Il voulait réconcilier les hommes d’action avec le poème du monde. Quant à Marc-Edouard Nabe, il voit la littérature comme une réplique à l’échelle humaine du grand cycle cosmologique. D’où une pensée qui passe par le rythme et un univers littéraire quasi apocalyptique où règnent la loi du talion et les visions prophétiques. Pour Richard Millet, être écrivain c’est jouer l’éthique contre le droit, l’art contre la loi, l’individu contre le nombre, le paria contre le citoyen. Sans oublier la question de la langue, et donc de l’héritage, qui sont au fondement de toute écriture.
Quinze insulaires de l’esprit – avec Pierre Boutang, pour les citer tous, qui eut le tort de ne partager aucun des engouements de son siècle, mais d’en avoir relevé les impasses ou les stupidités – qui savent qu’on ne peut rien contre le temps et que les civilisations meurent. Quinze dont le vrai malheur est d’être né pour voir se profiler le désastre. Quinze voix discordantes en lutte contre une forme de réel irréconciliable avec la littérature.

Richard Blin

Réprouvés, bannis, infréquentables,
Sous la direction d’Angie David
Léo Scheer, 281 pages, 20

Insulaires de l’esprit Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°192 , avril 2018.
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