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Traduction Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195

Bas la place y’a personne, de Dolores Prato

Bas la place y’a personne

Un étrange destin relie les difficultés de la naissance de Dolores Prato telles qu’elle les relate, et les problèmes relatifs à la parution de son chef-d’œuvre en Italie, Bas la place y’a personne, au début des années 1980. Sans parler, d’ailleurs, de la relative difficulté pour tenter de proposer ce texte grandiose en France. Une analyse, même approximative, de la fragilité des événements inhérents à cette œuvre ne saurait passer sous silence ces effets du réel, car la texture même du livre en est imprégnée. Là réside donc l’un des noyaux à partir duquel il faut s’engager dans la réflexion sur ce texte. Que celui-ci soit très particulier, sa formulation même, dès le titre, l’indique et le souligne. Ce n’est pas, à proprement parler, un roman, mais un récit, ou encore une récitation, presque un hymne douloureux et joyeux chanté pour glorifier les fragments nécessiteux d’une vie que l’on croit ne pas avoir vécue. Pas de situations, mais des états, peut-être aussi des états de l’âme, tant les phrases construisent un réseau dense de rapports perceptifs et sensitifs avec tout ce que l’auteur rencontre, entend et voit. Est-ce que, d’ailleurs, une toute petite enfance peut avoir une histoire, sans être d’abord traversée par le puzzle des sensations qu’elle doit enregistrer, puis, tant bien que mal, organiser et ordonner. Voilà, rapidement, les zones affectives intérieures et extérieures sur lesquelles la traduction a dû réfléchir comme prise de position générale. Il va de soi que la langue de l’auteur elle aussi se cherche, qu’elle n’a de cesse d’expliquer les mots par lesquels elle avance dans sa quête de l’« origine » de toute chose, utilisant en même temps des parlers divers, patois, dialecte, italien bien sûr, parfois jusqu’au latin. Chaque mot, alors, se multiplie en lui-même, s’effrange et irradie, donnant à la langue son allure glissante de ruban à saisir sur plusieurs longueurs. La légèreté s’impose alors, une légèreté trafiquée pourtant de toutes parts, par les blessures tout autant que par les cris d’enthousiasme, par les moralités comme par les emportements. Le thème devient dès lors la musique fragile et puissante qui s’en dégage, comme une « fugue » constante et pourtant retenue et reprise.
C’est, nous a-t-il semblé, ce qu’il fallait considérer avec le plus d’acharnement et de constance pour la traduction : rendre une sonorité à la fois persistante dont la discontinuité crée les harmoniques cachées, pénétrer ces secrets minutieux et parfois infimes qui lui tressent sa trame et la nouent ; donner vie à une infinité de la langue qui peut la faire ressentir comme les récits de Shéhérazade ou Les nuits d’été de Berlioz et de Gauthier. Et parcourir cet infini de la parole qui récite le conte de sa langue.
Dans notre cas, Lombard-Manganaro, traduire à deux était comme jouer du piano à quatre mains : pas de zones interdites ni approximatives, pas de partage des tâches, mais un unisson général et constant, parcouru d’interférences et de confrontations – quelque chose qui pourrait ressembler, on peut l’imaginer, à l’épreuve de traduction de Pétersbourg d’Andréi Biely par Jacques Catteau et Georges Nivat.
Chacun, oui, est resté consciemment accordé en un unisson avec l’autre. C’était cela aussi la condition de cette exécution à deux, face à ce défi littéraire vertigineux. Un unisson déterminé par une égale fascination pour ce texte envoûtant et plein de magie, par le fait aussi qu’il ne faut pas avoir peur du temps : près de deux ans de travail quotidien. Tous les jours, tous les jours, nous avons œuvré à l’édification de cette traduction, à son parachèvement qui a consisté, tel un récital, à relire l’ensemble des 900 pages à haute voix, original et traduction en vis-à-vis. Et puis il y a ce jour, le dernier jour de ce travail. C’était un crépuscule d’hiver, après les derniers mots lus, nous nous sommes regardés, l’un assis en face de l’autre, sans dire un mot, sans plus de voix et, au bout de quelques instants, peut-être une poignée de minutes, ou quelques secondes, on ne peut plus dire tellement nous étions dans un état à la fois de fatigue et de transe et d’extase, nous avons eu les yeux chargés d’émoi. Et nous avons continué à nous regarder à travers nos yeux pleins de félicité, de cette félicité si délicate que procure, au fond de l’intime, la littérature, les grands textes, comme l’est celui de Dolores Prato pour lequel nous nous sommes longuement battus afin de le faire accepter et lui offrir un nouveau destin. Espérons heureux.

* Jean-Paul Manganaro a traduit, entre autres, Carlo Emilio Gadda, Roberto Calasso, Italo Calvino. Laurent Lombard est le traducteur d’Antonio Moresco. Bas la place y’a personne paraît le 20 septembre aux éditions Verdier.

Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
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