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Domaine étranger Toute une vie bien ratée

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195 | par Camille Cloarec

Le roman de Penelope Ruth Mortimer mêle ironie chronique et dépression phénoménale. Portrait d’une femme au bord de la crise de nerfs.

Le Mangeur de citrouille

Mrs Armitage a la quarantaine, un quatrième mari, et un nombre incalculable d’enfants. Installée à Londres, elle attend sagement que la construction de leur maison de campagne s’achève pour peut-être, éventuellement, s’y offrir un peu de repos. Ce n’est pas que sa progéniture prenne trop de place, non. Ses « sacrés gosses, cette putain de grande armée de gosses », tels que les nomme bien gentiment Jake, ledit époux, elle les chérit plus que tout. Ce n’est pas non plus qu’elle s’estime malheureuse en amour. Après un reporter, un commandant et un violoniste, elle s’est unie à un scénariste à succès, lequel l’adule tellement qu’il la pousse à avorter puis à subir une opération de stérilisation. Tout va pour le mieux, donc. Cependant, Dieu sait pourquoi, alors qu’elle vagabonde dans les rayons de Harold’s, la voilà secouée par une « hémorragie de chagrin ».
Des rendez-vous réguliers avec un psychologue lui sont prescrits. Cet homme insipide la renvoie sans cesse à son passé – à son enfance pas tout à fait réussie, dominée par l’ennui et une passion brûlante quoique infondée pour le fils du pasteur ; à ses précédents époux, « ces hommes très comme il faut, à l’esprit adulte, dépourvus d’égoïsme », en somme rien de plus que des « pères insuffisants » ; aux prémices de sa passion pour Jake. Leur liaison avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Les présentations officielles à leurs familles respectives avaient ainsi marqué tous les esprits, le père de Jake acceptant généreusement de financer des sandwiches au poulet pour le mariage, et son propre père serrant la main de son beau-fils avec lourdeur, comme s’il avait « été sur le point de s’envoler dans une fusée interplanétaire ». Puis en témoignage de son amour exclusif, Jake avait exigé le départ en pension des « trois conservateurs mélancoliques », autrement dit des aînés de la narratrice qui, fatalement, les perd de vue. Mais, ayant à cœur le bonheur de sa femme, il lui en fait gagner d’autres : « Quand j’ai mis au monde le premier enfant de Jake, j’ai dû aller à l’hôpital pour la première fois de ma vie. À cette époque, Jake avait trente ans et commençait à s’inquiéter d’une calvitie naissante. Il se sentait dépossédé, nerveux, surexcité. Il travaillait à son premier scénario important », se souvient-elle, avec beaucoup de mélancolie dans la voix. Époque bénie, en somme.
L’unique problème avec Jake a toujours été sa grande bonté auprès de la gent féminine. Si Mrs Armitage a des soupçons après les semaines d’hébergement à titre affectueux et gratuit dans sa demeure d’une certaine Philpot, femme esseulée et abandonnée, ces derniers ne peuvent qu’être confirmés lorsque l’actrice vedette du film que Jake a tourné tombe enceinte. C’est peut-être à ce moment précis, alors qu’elle est à l’hôpital et se remet à peine de sa double opération, que les doutes s’écroulent, et qu’une vague de désespoir l’engloutit : ce nouveau mariage a toutes les allures d’un échec. « Jake et la vie se confondirent dans mon esprit jusqu’à devenir inséparables. L’homme qui dormait à côté de moi n’était plus accessible et je ne pouvais plus l’aimer. Il prit des proportions monstrueuses : il fut le ciel, la terre, l’ennemi, l’inconnu. »
Publié en Angleterre en 1962, ce récit qui n’a de romanesque que les noms factices des personnages a dû exploser dans les mains de John Mortimer, le mari de l’époque de Penelope, duquel elle divorce en 1971. Le livre lui est néanmoins dédié, le couple faisant probablement partie de « ces hommes et ces femmes qui s’entretuent avec toutes les armes de l’attachement », constitué après tout d’une bonne poire et d’un mangeur de citrouille. L’humour avec lequel l’auteure décrit sa vie ratée, entre séances de puériculture, crises de couple et flottements personnels, est désarmant. En effet, l’on se demande ce que « cette femme de trente et un ans en parfaite santé, pourvue d’un quatrième mari (pourquoi quatre ?) qui l’aimait, protégée par un corps de garde d’enfants (pourquoi un si grand nombre ?)  » fait là. Bien loin d’être médiocre, elle ne cesse de frapper par sa force, sa lucidité et sa verve, qui étincellent au cœur de cette flopée de déboires successifs avec une tonalité presque héroïque. Féministe, avant-gardiste, passionnée, Penelope Ruth Mortimer a tout possédé, et tout torpillé : « Je n’avais jamais su faire qu’une seule chose : me donner tout entière. À présent, il ne me restait rien à donner. Ce conte moral prouve qu’il vaut mieux prendre la vie par petites gorgées plutôt que de croire, comme c’était mon cas, qu’elle représente une richesse perpétuellement renouvelée  ». L’optimisme maladif et le gaspillage éclatant dont fait preuve Le Mangeur de citrouille prouvent le contraire. Camille Cloarec

Le Mangeur de citrouilles, de Penelope Ruth Mortimer, traduit de l’anglais par Jacques Papy, Belfond, 256 pages, 16

Toute une vie bien ratée Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
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